.I.
Palais du roi Cayleb II
Tellesberg
Royaume de Charis

C’est étrange, se dit le comte de La Combe-des-Pins en gagnant de nouveau sous bonne escorte la salle du trône du palais de Tellesberg. Je n’aurais jamais cru pouvoir ressentir plus d’appréhension que lors de ma première visite.

Je m’étais trompé.

Les deux gardes, l’un vêtu du noir et or de Charis, l’autre de l’argent et bleu de Chisholm, le devancèrent sur le sol de pierre polie, sous les ventilateurs silencieux. Rien n’avait changé dans la pièce, sinon que l’estrade était désormais un peu plus large et accueillait deux trônes au lieu d’un seul.

Pas étonnant qu’il ait eu besoin de temps « pour y réfléchir »… Malgré son anxiété, La Combe-des-Pins eut du mal à réprimer un sourire en avisant la jolie jeune fille assise à la droite de Cayleb. Je n’arrive pas à croire qu’ils aient réussi à organiser leur mariage sans que personne en Émeraude en entende parler. Nahrmahn avait raison sur Sharleyan depuis le début, pourtant, et sur autre chose aussi. À lui seul, Cayleb est déjà très dangereux. Ensemble, Sharleyan et lui feront de Hektor de la tripaille à krakens. Quand cela arrivera, j’aimerais autant me trouver à bord avec eux plutôt que dans l’eau avec leur victime.

Le comte de Havre-Gris se tenait entre les deux trônes, à équidistance des deux monarques. L’archevêque Maikel, lui, était debout à la gauche du roi. En dehors du premier conseiller, du prélat et de leurs gardes du corps personnels, Cayleb et Sharleyan étaient seuls. Tiens donc…, se dit La Combe-des-Pins. L’absence d’autres conseillers et de témoins suggérait que les souverains entendaient s’exprimer librement. Était-ce bon ou mauvais signe pour Émeraude ? Cela restait à voir, évidemment.

Il s’arrêta à la distance convenable de l’estrade, fit la révérence à chacun des deux monarques, puis se redressa et attendit respectueusement.

— Eh bien, Votre Grandeur, commença Cayleb après quelques instants de réflexion, j’avais bien dit que nous nous reverrions, il me semble.

— En effet, Votre Majesté. (La Combe-des-Pins s’autorisa un mince sourire.) Sur le moment, toutefois, vous m’aviez laissé supposer que vous seriez alors le seul monarque présent.

— Comme vous le voyez, nos services secrets sont plus efficaces que les vôtres, répondit Cayleb avec légèreté, voire fantaisie.

Il lui renvoya son sourire, mais La Combe-des-Pins n’en vit aucune trace dans son regard.

— À vrai dire, Votre Majesté, nous l’avions déjà compris après plusieurs mauvaises surprises subies il y a peu. Selon moi, ce n’est pas sans rapport avec ce qui est arrivé à notre flotte et à celle (il coula un bref regard en coin à Sharleyan) d’autres pays au cours des récents… désagréments.

— Formulation intéressante, fit remarquer Cayleb. (Lui aussi considéra du coin de l’œil la reine assise à son côté avant de reporter son regard sur La Combe-des-Pins.) Ce fut effectivement désagréable, Votre Grandeur. Plus pour certains que pour d’autres, d’ailleurs. Cependant, si nous nous mettons à ressasser tous nos motifs mutuels d’inimitié, nous serons encore là l’an prochain. Voilà pourquoi, en gardant à l’esprit la raison pour laquelle votre prince vous a fait venir, la reine Sharleyan et moi souhaiterions vous proposer d’avancer au lieu de regarder en arrière. Ni elle ni moi, toutefois, n’avons mauvaise mémoire, Votre Grandeur. Nous n’avons rien oublié de ce qui s’est passé. Aussi seriez-vous bien avisé, votre prince et vous, de le garder à l’esprit, en même temps que ce que j’ai dit tout à l’heure : nos services secrets sont très, très efficaces.

La Combe-des-Pins baissa la tête en signe d’acquiescement. Ni Nahrmahn ni lui n’étaient près d’oublier la leçon reçue.

— Vous l’aurez peut-être remarqué, Votre Grandeur, j’ai bien dit que la reine Sharleyan et moi souhaiterions vous proposer d’avancer. Permettez-moi d’être plus précis, au cas où vos contacts à Tellesberg vous auraient mal informé. Quand Sa Majesté et moi nous unirons dans quelques jours, nous poserons les fondations d’un nouvel État : l’empire de Charis. La reine Sharleyan continuera de régner personnellement sur Chisholm, mais nos deux royaumes seront subordonnés à l’empire de Charis. La couronne de cet empire me reviendra dans un premier temps, mais la reine Sharleyan régnera avec moi, sans être limitée à un rôle d’épouse. Elle deviendra non seulement ma femme et ma principale conseillère, mais aussi mon adjointe et ma régente. Toute décision qu’elle prendrait en mon absence serait aussi valable que les miennes. Enfin, si je venais à disparaître avant elle, la couronne de l’empire et celle de l’ancien royaume de Charis lui seront transmises. Quand elle décédera à son tour, c’est l’aîné de nos enfants qui en héritera.

» Les conséquences pour Émeraude et vous, Votre Grandeur, sont doubles : tout d’abord, les conditions que votre prince se verra proposer sont celles dont Sa Majesté et moi sommes mutuellement convenus. Ce ne sont ni les conditions de Charis, ni celles de Chisholm, mais les nôtres, et elles ne sont pas négociables. Votre seule alternative, Votre Grandeur, est de les accepter ou de les rejeter. Est-ce bien clair ?

— Absolument, Votre Majesté.

La Combe-des-Pins parvint à grand-peine à s’exprimer d’une voix égale. Cayleb faisait à l’évidence son possible pour ne pas fouler aux pieds la fierté d’Émeraude plus que nécessaire, mais il n’en demeurait pas moins vrai qu’il cherchait à imposer ses conditions. Et celles de Sharleyan, se rappela le comte. Que les deux monarques aient en outre les moyens de leurs ambitions n’avait rien pour le ragaillardir.

— Parfait, lâcha Cayleb. Dans ce cas, voici la deuxième conséquence pour Émeraude : Votre Prince doit dire adieu à son indépendance et se résoudre à voir son territoire intégrer l’empire de Charis.

» Je vois deux façons d’arriver à ce résultat. Pour être honnête, rien ne me plairait tant que de déposer le prince Nahrmahn et d’annexer Émeraude purement et simplement. Vous le savez aussi bien que moi, tout me pousse à n’éprouver que peu d’affection pour votre souverain. Il serait donc très humain de ma part d’être tenté de bien le lui faire comprendre.

» Cependant, après en avoir abondamment discuté, la reine Sharleyan et moi avons décidé d’adopter la seconde approche. Au lieu d’ajouter votre territoire au royaume de Charis, comme notre victoire militaire nous en donnerait le droit, nous proposons d’intégrer la principauté d’Émeraude à l’empire de Charis, et ce sans attenter à son intégrité.

La Combe-des-Pins tressaillit intérieurement. Il sentit ses épaules se raidir, mais il parvint à ne rien laisser paraître de son émotion dans ses traits.

— S’il est prêt à accepter la souveraineté de l’empire de Charis et de sa Couronne, ainsi qu’à mettre en œuvre tout changement de politique intérieure que ladite Couronne pourra lui imposer, en convenant que son empereur pourra lui donner toutes les instructions qu’il jugera opportunes, dans ce cas le prince Nahrmahn aura le droit de rester à la tête de la principauté d’Émeraude en accédant au deuxième rang de l’aristocratie impériale. Seul l’héritier présomptif de la Couronne aura la préséance sur lui.

La Combe-des-Pins ne parvint pas à dissimuler sa stupéfaction et son soulagement. Cayleb s’en aperçut et esquissa un mince sourire.

— Il serait bon toutefois, Votre Grandeur, que le prince Nahrmahn et vous ne vous berciez pas d’illusions : la vie ne continuera pas « comme avant » pour lui en Émeraude. L’empereur et l’impératrice de Charis seront les maîtres de l’empire. Votre Prince conservera son trône à la seule discrétion de ses souverains. Il serait sage de sa part de le garder toujours à l’esprit car, je vous l’assure, la reine Sharleyan et moi ne l’oublierons pas.

La Combe-des-Pins hocha la tête en silence. Le sourire de Cayleb se fit un peu plus aimable.

— Ni la reine ni moi ne sommes aveugles aux réalités de la nature humaine, ni au fait que, du point de vue de votre mandataire, les raisons de son inimitié avec Charis étaient aussi valables que les nôtres à son endroit. Voilà pourquoi, plutôt que de nous fier à la seule force des armes pour faire respecter notre volonté, nous souhaiterions trouver un autre moyen d’encourager l’obéissance et la coopération du prince Nahrmahn. Pour parler franchement, Votre Grandeur, nous le croyons capable de représenter un atout considérable pour l’empire de Charis tout aussi bien que de lui nuire. Aussi, afin de lui prouver la sincérité qui est la nôtre quand nous lui proposons la deuxième place dans l’aristocratie impériale, nous exigerons que constituent une clause de notre traité les fiançailles de sa fille aînée au prince héritier Zhan de Charis.

La Combe-des-Pins écarquilla les yeux. Ni Nahrmahn ni lui n’avaient jamais envisagé pareille possibilité. Il savait que son expression trahissait beaucoup trop ses sentiments, mais Cayleb et Sharleyan se contentèrent de sourire.

— La reine n’a ni frères ni sœurs, poursuivit Cayleb, et elle n’a, bien sûr, jamais donné la vie. Par conséquent, Zhan sera notre héritier légitime jusqu’à la naissance de notre premier enfant. De même, Zhan et Zhanayt resteront très haut dans l’ordre de succession même après la venue au monde de nos fils et filles. Pour garantir au prince Nahrmahn que nous le soutiendrons et le défendrons comme tout autre vassal tant qu’il respectera ses obligations envers la Couronne, nous proposons d’unir sa famille à la nôtre. Nous avons conscience que plusieurs années séparent Zhan de la princesse Mahrya. Cependant, les registres gardent trace de nombreux mariages contractés à des fins moins ambitieuses où la différence d’âge était plus lourde. Par ailleurs, nous croyons la princesse Mahrya tout à fait digne de devenir impératrice consort de Charis s’il advenait que la reine et moi mourions sans enfant.

— Votre Majesté… Vos Majestés, jamais mon prince ni moi n’aurions osé rêver d’une offre si généreuse, dit La Combe-des-Pins. (Pour la première fois de sa vie d’émissaire et de conseiller, il n’eut besoin d’enrober sa réponse d’aucune hyperbole diplomatique.) En toute honnêteté, mon prince craignait et se préparait à accepter que vous exigiez son emprisonnement ou son exécution. À aucun moment il ne lui est venu à l’esprit que vous lui proposeriez au contraire d’unir sa maison à la vôtre, et même aux deux vôtres !

— Je ne vais pas vous mentir, Votre Grandeur, dit Sharleyan en sortant enfin de son mutisme. Les conditions que le roi Cayleb vient de décrire découlent entièrement de ses suggestions et non des miennes. Comme vous, j’ai tout d’abord été ébahie par la générosité de ces propositions. À sa place, j’aurais eu beaucoup de mal à me montrer aussi magnanime après une si longue hostilité. Néanmoins, après mûre réflexion, je crois qu’il fait là autant preuve de sagesse que de générosité. Je n’irais certes pas jusqu’à prétendre la conscience du prince Nahrmahn aussi immaculée que la neige fraîchement tombée, mais, après avoir été moi-même contrainte d’appuyer les efforts du pire ennemi de mon royaume dans une guerre injustifiée contre un ami innocent, je comprends que tout ce qui s’est passé entre Émeraude et Charis n’est pas à mettre au passif du prince Nahrmahn. À cet égard, nous sommes tous victimes du Groupe des quatre et de la corruption de l’Église. Comme me l’a dit Cayleb quand nous en avons discuté, l’heure est venue pour nous de nous intéresser aux difficultés et au terrible ennemi que nous avons en commun. La Charte nous enseigne que la réconciliation est l’une des grandes vertus de Dieu. Très bien. Dans ce cas, réconcilions-nous avec le prince Nahrmahn, ainsi qu’avec Émeraude, et menons ensemble le grand combat de notre vie.

— Votre Majesté, dit La Combe-des-Pins avec une profonde courbette, je vois qu’en nous rapportant votre sagesse les piètres espions d’Émeraude (il s’autorisa un sourire ironique) étaient encore bien loin de la vérité. En tant que plénipotentiaire de mon prince, j’accepte en son nom vos conditions extrêmement généreuses. Je doute qu’il soit tenté de revenir sur ma décision.

— Tous deux devez comprendre ceci, Votre Grandeur, reprit Cayleb. (La Combe-des-Pins se tourna vers lui et remarqua la dureté de son regard.) Tout d’abord, vous n’aurez pas de seconde chance. Tant que le prince Nahrmahn nous sera loyal, nous lui rendrons la pareille. En revanche, s’il venait à trahir notre confiance, nous n’aurions pour lui plus aucune générosité, plus aucune pitié.

— Je comprends, Votre Majesté.

— Alors vous comprendrez également le deuxième point que je tiens à soulever, Votre Grandeur. Par ce traité, nous allons mettre un terme à l’inimitié séparant les maisons Ahrmahk et Baytz. Ce faisant, votre prince tout comme la reine Sharleyan et moi déclarera personnellement la guerre, au nom de sa maison et de son royaume, au Groupe des quatre, au Conseil des vicaires et au grand-vicaire. Il n’y aura plus de retour en arrière possible, messire le comte de La Combe-des-Pins. Cette décision sera définitive. Ce conflit ne pourra se terminer que par la victoire ou l’annihilation totale. Aussi vous conseillerai-je, à votre prince et à vous, de bien réfléchir au châtiment qu’a infligé le Grand Inquisiteur à Erayk Dynnys, car tel est le destin de chacun des ennemis du Temple qui tomberait entre ses mains.

— Je le comprends bien également, Votre Majesté, souffla La Combe-des-Pins en affrontant le regard de Cayleb. De fait, le prince Nahrmahn m’a à peu près tenu le même discours. Je ne prétendrai pas avoir été ravi de l’entendre. Je n’affirmerai pas non plus que l’idée de lever la main ou l’épée contre le Temple ne me remplit pas de désarroi. Je suis un fils de l’Église et n’ai jamais rien voulu d’autre que lui être fidèle. Cependant, comment un homme de conscience pourrait-il se montrer fidèle à des gens qui, comme l’a formulé mon prince, ont « sifflé notre principauté comme une meute de tueurs à gages et lui ont ordonné de trancher la gorge d’un innocent » ?

— Bonne question, Votre Grandeur, murmura Sharleyan. Hélas, certains dévots croient que l’obéissance à l’Église de Dieu exige d’eux qu’ils consentent à de tels actes quand ils leur sont imposés par des hommes vêtus d’orange.

— Je faisais naguère partie de ces dévots, Votre Majesté. D’une certaine façon, je regrette que ce ne soit plus le cas. Vivre ainsi baigné de telles certitudes m’apportait un grand réconfort. Cependant, comme l’a douloureusement indiqué l’archevêque Maikel dans sa lettre, il existe une distinction entre Dieu et les archanges, d’une part, et les mortels corrompus qui prétendent s’exprimer en Son nom, d’autre part. Ce que nous devons au Seigneur, nous ne le devons pas aux hommes qui pervertissent tout ce qu’il représente pour servir leurs propres desseins.

— Si telle est votre opinion et celle du prince Nahrmahn, dit Cayleb, la reine Sharleyan et moi accueillerons celui-ci chaleureusement… tout comme le ferait (son visage s’éclaira d’un brusque sourire) le Groupe des quatre pour nous tous, quoique avec un tout autre type de chaleur, s’il en avait l’occasion !

.II.
Cathédrale de Tellesberg
Royaume de Charis

Le soleil tropical coulait à flots par les vitraux de la cathédrale de Tellesberg sur les statues richement décorées et l’impressionnante mosaïque des archanges Langhorne et Bédard qui se dressait au-dessus des fidèles. La musique des orgues emplissait l’immense édifice sans interruption depuis la première heure du jour. Les choristes superbement entraînés, venus de tout le royaume, se relayaient pour chanter des hymnes de louanges, de supplication et de bénédiction. Les murs étaient garnis de barbelure des montagnes blanche, la fleur nuptiale traditionnelle de Charis, dont on avait également disposé des monceaux dans le chœur et tout autour.

La barbelure des montagnes donnait en général des fleurs rouge vif, de différentes teintes, mais la variété blanche était très prisée pour ses corolles en forme de trompette au cœur d’un bleu de cobalt qui se muait progressivement en blanc pur pour finir, sur le rebord de la « clochette », par un ruban de jaune d’or. La coutume voulait que la famille et les amis des mariés apportent à la cérémonie des branches de cet arbuste. Aussi la cathédrale embaumait-elle du doux parfum de ces fleurs qui dominait même celui de l’encens.

À la fin de la nuit, le roi Cayleb et la reine Sharleyan avaient assisté à une messe privée avant l’ouverture au public de la cathédrale. Désormais, six heures plus tard, le gigantesque bâtiment était plein à craquer et il flottait dans l’air une impatience presque palpable. L’assemblée de fidèles formait une mer d’étoffes, de pierres précieuses et de bijoux resplendissants. Pourtant, des fils plus ternes s’étaient glissés dans la trame de cette riche matière. Il était d’usage en Charis, en cas de mariage, de baptême ou d’obsèques d’un membre de la famille royale, de réserver un tiers des bancs de la cathédrale, par ordre d’arrivée, aux roturiers venus assister à la cérémonie. La plupart des « manants » qui profitaient de cet avantage étaient assez fortunés, mais certains ne l’étaient pas. Ce jour-là, les plus humbles avaient l’air majoritaires.

Rien d’étonnant à cela, se dit Merlin Athrawes en attendant patiemment l’arrivée du roi Cayleb et de sa promise sans quitter des yeux les images superposées à son champ de vision. Les capteurs qu’Orwell et lui avaient disséminés partout dans la cathédrale au lendemain de la tentative d’assassinat de l’archevêque lui donnaient une vue panoramique de l’édifice qu’il pouvait manipuler et étudier à sa guise.

Le peuple de ce royaume voue un amour sincère à Cayleb et à sa famille. Quant à Sharleyan, elle les a littéralement subjugués. Elle est jeune, exotique, belle – ou du moins assez jolie – et a franchi des milliers de milles pour venir épouser leur roi, alors que cela implique de se dresser contre l’Église et le grand-vicaire à son côté… et au leur. Les chansonniers, gazetiers et afficheurs publics en ont fait une icône, sans avoir à recourir à beaucoup d’exagération. Même les plus démunis des Tellesbergeois tenaient à être présents aujourd’hui pour la voir épouser Cayleb.

Il se livra à un ultime examen attentif de l’intérieur de l’édifice et s’estima satisfait. Tous les membres de la famille royale se trouvaient exactement où ils se devaient. Les tireurs d’élite affectés de façon permanente à la cathédrale étaient en position. Toutes les mesures de sécurité imaginées par le colonel Corderie et lui étaient au point. Il regrettait d’avoir dû se donner tant de mal pour garantir la sécurité du roi, mais l’attentat mené contre Staynair et l’incendie du Collège royal ne lui avaient pas laissé le choix. Malgré son grade relativement modeste, Merlin était de par ses fonctions de chef de la garde rapprochée de Cayleb le commandant en second de la garde royale.

Même si la plupart des Charisiens adorent leur roi, ceux qui le détestent ne font pas semblant, rumina Merlin. Je me sentirais beaucoup plus rassuré si je ne savais pas les Templistes en train de s’organiser, ou du moins si je connaissais leur identité et les endroits où ils se réunissent. Ainsi, je pourrais mieux les surveiller… Ils ont déjà fait largement la preuve de leur nocivité en s’en prenant à l’archevêque. Ils ont même été à deux doigts de réussir leur coup… en grande partie parce que j’en sais toujours trop peu sur eux pour contrecarrer leurs projets.

Il aurait préféré ne pas avoir à espionner les sujets de Cayleb. Cela lui faisait l’effet d’une profanation, d’autant que personne n’aurait rien pu faire pour déjouer un attentat, même en sachant qu’il risquait d’être perpétré. Garder à l’œil des hommes politiques comme Nahrmahn ou Hektor était une chose ; s’immiscer dans la vie de citoyens privés en était une autre. Qu’il ne voie pas d’autre solution ne lui apportait aucun réconfort, bien au contraire. La « nécessité » était un argument dangereusement séducteur, si inattaquable qu’il soit à l’occasion, et Merlin n’avait pas l’intention de prendre l’habitude de justifier ses abus de pouvoir.

C’est l’effet corrupteur du pouvoir qui m’inquiète, s’avoua-t-il en lui-même. Le Groupe des quatre est la preuve vivante de sa réalité et, à bien des égards, mon « pouvoir » est plus grand encore que le sien. Il pourrait l’être, en tout cas. Déjà potentiellement immortel, je n’ai pas besoin de me trouver des raisons de traiter les gens qui ne le sont pas comme s’ils m’étaient « naturellement inférieurs ». Je n’ai aucune envie de ruiner ainsi mon âme… si tant est que Maikel ait raison de m’en croire encore doué.

Je me demande si…

Son introspection fut soudain interrompue par l’ouverture de la porte du palais et la sortie de Cayleb et Sharleyan.

Cayleb était superbe dans son haut-de-chausses blanc et sa tunique traditionnelle de soie de coton ambrée, liserée de vert vif et brodée du kraken noir et or de sa maison. Les rubis et les saphirs de sa couronne d’État scintillaient au-dessus de ses cheveux bruns comme autant d’étincelles rouges et bleues. La cape cramoisie de sa tenue d’apparat, ornée de la fourrure d’hiver immaculée d’un tigre-lézard, avait été jetée sur ses épaules. Le katana que Merlin lui avait offert pendait à sa ceinture dans un fourreau de jais incrusté de pierreries à multiples facettes et rehaussé d’argent.

Sharleyan avait assisté au premier office dans l’une des robes somptueuses taillées sur mesure qu’elle avait ramenées de Chisholm. Pour la cérémonie publique, elle avait passé une robe de mariée charisienne. C’était elle qui y avait tenu : Cayleb, lui, avait émis le souhait qu’elle porte une robe chisholmoise pour symboliser l’unification de leurs deux royaumes. À peine avait-elle signifié sa décision que les couturières de Tellesberg s’étaient lancées dans une compétition acharnée pour être celle qui aurait le privilège de dessiner et de confectionner les atours de la reine. La lutte s’était révélée non seulement intense, mais émaillée d’échanges venimeux, quoique d’une politesse scrupuleuse. Merlin avait été surpris que tout se termine sans effusion de sang. Il soupçonnait que cette querelle laisserait des traces dans les relations des modélistes de Tellesberg et leur progéniture jusqu’à la cinquième ou la sixième génération.

Malgré tout, Cayleb et lui avaient été forcés d’admettre que la reine avait fait là un choix bien inspiré. Le bruit avait vite couru qu’elle avait insisté pour se vêtir à la charisienne le jour de ses noces, et cela s’était ajouté à tout ce qu’elle avait su faire pour gagner le cœur de ses futurs sujets.

En outre, songea Merlin, en la détaillant du regard de l’homme qu’il était devenu et de celui de la femme qu’avait été Nimue Alban, la mode charisienne lui allait à ravir. Ses cheveux étaient coiffés dans un style fluide qui dégageait un air de simplicité naturelle alors qu’il avait fallu des heures à Sairah Hahlmyn, Mairah Lywkys et leurs deux assistantes pour les maintenir en place. Sa robe rappelait les couleurs de la barbelure des montagnes. D’un bleu de cobalt, les volants de sa longue jupe accompagnaient en dansant et virevoltant le mouvement de ses jambes minces. D’un blanc éblouissant, son corsage était rehaussé de perles de Charis et d’un délicat saupoudrage de diamants. Jupe et corsage étaient ourlés d’or. Quant à la cape jetée sur ses épaules, elle était ornée de la même fourrure blanche que celle de Cayleb, mais était par ailleurs du même bleu profond que l’étoffe de la jupe. Que les couleurs de Chisholm et de la maison Tayt soient le bleu roi et l’argent constituait une heureuse coïncidence que Sharleyan avait mise à profit en un symbolisme délibéré qui n’échappa à personne. Les gemmes et les métaux précieux de ses escarpins brodés assortis au bleu et au blanc de sa tenue reflétaient les rayons du soleil chaque fois que les mouvements de sa jupe les dévoilaient. Leurs talons étaient juste assez hauts pour porter le sommet de son crâne un peu au-dessus de l’épaule de Cayleb.

Je ne vois pas comment on pourrait ressembler davantage à une reine, se dit Merlin tandis que s’entendaient dans l’entrée les froufrous des courtisans rivalisant de courbettes et de révérences. En tout cas, elle a la silhouette qu’il faut pour porter à la perfection cette jupe et ce corsage !

Contrairement aux courtisans, Merlin et le sergent Caseyeur, directement responsables de maintenir en vie les jeunes mariés, s’abstinrent de toute manifestation de déférence. Merlin réprima à grand-peine un sourire.

Tous les soldats de la garde royale de Chisholm ayant accompagné Sharleyan à Tellesberg étaient de grands professionnels parfaitement dévoués à leur reine. Ils avaient déployé tous les efforts nécessaires pour s’adapter au dispositif de sécurité existant chez leurs hôtes. À ces fins, le jeune capitaine Gairaht, leur chef, avait fait preuve d’intelligence et d’application. Il avait établi d’excellentes relations de travail avec le colonel Corderie, chef de la garde royale de Charis, ainsi qu’avec Merlin. Cependant, au même titre que le seijin était le garde du corps personnel de Cayleb et le responsable de sa garde rapprochée, le sergent Caseyeur était, lui, le garde du corps de Sharleyan. Aussi Gairaht avait-il mis en ses mains calleuses et compétentes l’organisation de sa protection au jour le jour.

Merlin en était ravi. Edwyrd Caseyeur avait réussi à gagner sa sympathie et son estime. Quant à sa dévotion à Sharleyan, elle ne faisait aucun doute. Par ailleurs, étant donné qu’il veillait sur elle pratiquement depuis son enfance, il était le seul membre de son escorte capable de la forcer à s’asseoir, si nécessaire, pour l’écouter la sermonner avec un respect savoureux des convenances et de l’étiquette. Par malheur, Caseyeur n’était pas toujours aussi imperturbable qu’il aimait le faire croire. À vrai dire, son attitude envers Sharleyan rappelait souvent à Merlin celle d’un parent aimant, mais exaspéré, surtout quand elle insistait pour se livrer à une nouvelle extravagance, comme emprunter la passerelle d’un navire pour débarquer dans un pays étranger sans un seul garde du corps à son côté.

Plusieurs membres de la garde royale de Charis trouvaient Caseyeur quelque peu tatillon et paranoïaque. Après tout, il aurait été absurde de la part de Cayleb d’inviter Sharleyan à Tellesberg pour l’épouser si ses agents de sécurité et lui avaient l’intention de laisser quoi que ce soit lui arriver. Certains avaient même tendance à prendre ombrage de cet apparent manque de confiance en leur compétence. Merlin, lui, avait du mal à lui en vouloir, d’autant que Caseyeur n’avait accès à rien d’aussi pratique qu’un réseau de PARC.

Les regards du sergent et du capitaine se croisèrent. Ils s’adressèrent un signe de tête et entreprirent d’inviter diplomatiquement leurs protégés à se hâter de quitter le palais pour gagner le carrosse qui les attendait.

Et, bien sûr, songea Merlin avec ironie, pour retrouver le reste de leur garde rapprochée.

 

Le court trajet séparant le palais de la cathédrale se déroula sans incident, peut-être en partie grâce aux cent cinquante soldats triés sur le volet pour former la « garde d’honneur » entourant le véhicule. Ces hommes n’offraient toutefois aucune protection contre les vagues assourdissantes de hourras qui semblaient monter de tous les côtés. Des drapeaux aux couleurs de Charis et de Chisholm s’agitaient follement. Des spectateurs se penchaient par les fenêtres en poussant des acclamations avec de grands gestes des bras. Devant le carrosse et son attelage de quatre chevaux parfaitement assortis, la rue était jonchée de pétales de fleurs, qui ne cessaient de tomber des nues tels des flocons de neige couleur d’arc-en-ciel. Au vu de la ferveur de la foule amassée le long de la route menant du palais à la cathédrale, le dispositif de sécurité mis en place par Merlin et Caseyeur paraissait agréablement inutile. Merlin en était certain, il se trouvait quelque part au cœur de cette marée humaine tapageuse et enthousiaste bon nombre de citoyens qu’insupportaient l’idée de cette union et ce qu’elle représentait, mais aucun ne serait assez bête ou suicidaire pour se faire connaître le jour des noces de Cayleb.

Caseyeur et Merlin ne comptaient pas pour autant abaisser leur vigilance.

Arrivés à la cathédrale, le roi et la reine furent vivement et efficacement conduits à leur place dans la loge royale. Le prince héritier Zhan et la princesse Zhanayt les y attendaient déjà, de même que le duc de Darcos. Vêtu de la tunique bleu ciel et du pantalon bleu foncé des élèves officiers de la Marine royale, il avait réussi à gagner la capitale à temps pour le grand jour.

Trois autres personnes occupaient la loge royale : Adorai Dynnys et ses deux garçons se levèrent lorsque y pénétrèrent Cayleb et Sharleyan. La veuve de l’archevêque Erayk était plus richement, quoique aussi tristement habillée que la nuit de son arrivée à Tellesberg et ses fils avaient l’air moins terrifiés. Une ombre leur voilait encore le regard, toutefois, et ce depuis que leur mère leur avait confirmé comment était mort leur père. Ils n’étaient pas les seuls, du reste, à avoir entendu ce récit déchirant. À la demande d’Adorai, Maikel Staynair avait mis sa chaire à sa disposition. C’était dans une cathédrale comble, non seulement devant ses fils, mais devant le royaume de Charis tout entier, qu’elle avait décrit l’abominable exécution de son mari.

Les Charisiens n’avaient jamais porté Erayk Dynnys dans leur cœur. Néanmoins, en apprenant comment il avait rendu son dernier souffle, quelles avaient été ses ultimes paroles, beaucoup de ses contempteurs les plus virulents s’étaient surpris à se joindre aux prières du nouvel archevêque pour le salut de son âme. Plusieurs membres du clergé local, qui ne manifestaient jusqu’alors qu’avec tiédeur, au mieux, leur soutien à l’« Église de Charis » et à son chef, revinrent peu à peu sur leurs positions à la lumière des atrocités infligées à leur ancien supérieur.

L’atmosphère était très différente ce jour-là dans la cathédrale de Tellesberg. Lorsque Cayleb et Sharleyan firent leur apparition à la rambarde de leur loge, un torrent de vivats submergea les riches accords des orgues et du chœur. La formidable architecture sembla trembler sur ses fondations. Le tumulte redoubla quand le roi et la reine levèrent la main en réponse au tonitruant accueil qui leur était fait.

Les acclamations mirent longtemps à s’apaiser. Enfin, quand le calme revint sur les bancs occupés d’un bout à l’autre, l’organiste joua les premières notes d’un majestueux prélude spécialement composé pour l’occasion. La porte de la cathédrale s’ouvrit en grand. L’archevêque Maikel Staynair et l’ensemble des évêques de l’Église de Charis firent leur entrée dans un ouragan de musique.

Si Staynair était perturbé par le souvenir de ce qui avait failli lui arriver dans cette cathédrale, il n’en laissa rien paraître dans son expression et ses gestes. Filtrés par les vitraux, les rayons du soleil faisaient étinceler sa couronne d’or, dont les rubis luisaient comme autant de petits astres rouges. Son aube richement brodée et modifiée par Orwell à l’insu de tous rutilait elle aussi de tous ses fils d’or et d’argent, de ses perles et de ses pierres précieuses. Les autres prélats portaient un habit presque aussi splendide, mais, simples visiteurs en cette cathédrale, ils avaient abandonné leur couronne au profit de leur tricorne clérical. Il n’y avait cependant pas à s’y tromper entre leur couvre-chef ordinaire et celui, resplendissant de broderies et de gemmes, qu’ils arboraient ce jour-là.

Les voix splendides du chœur s’élevèrent quand les ecclésiastiques entreprirent de remonter l’allée centrale de l’édifice derrière les acolytes chargés de sceptres, de cierges et d’encensoirs. Malgré la haine profonde que Merlin vouait à la « religion » imposée par Langhorne et Bédard aux habitants de Sanctuaire, même lui se sentit forcé de reconnaître la beauté et la majesté de sa pompe en regardant Staynair gagner l’autel sans se priver de poser au passage la main sur le front des enfants pour les bénir.

Que tous ces gens croient sincèrement en ce qui leur a été enseigné fait partie de cette magie, songea Merlin. Il y a de la force dans la foi, même quand elle est détournée et maltraitée. Je n’arrive pas à croire que Dieu n’écoute pas ces fidèles, même si on leur a menti. Toute cette ferveur, cette piété… Il ne saurait rester sourd à la puissance et à la passion qui s’en dégage. Comment pourrait-Il condamner quelqu’un pour L’adorer de la seule façon qu’on lui a apprise ?

Le dernier prélat gagna sa place, mettant fin à la procession. Staynair se retourna pour faire face à la foule au pied des marches menant à son trône archiépiscopal. Là, il attendit que la musique se fonde dans le silence. Il ne dit rien et se contenta de sourire, en laissant s’installer une quiétude d’une parfaite pureté. Le calme était si absolu qu’on aurait dit que nul à l’intérieur de la vaste cathédrale n’osait respirer. Alors, au milieu de cette patiente tranquillité, l’archevêque prit enfin la parole.

— Mes enfants, c’est un grand et merveilleux jour. Le mariage d’un monarque est toujours une joie pour le peuple d’un royaume bien gouverné. Non seulement la succession future du royaume se trouve-t-elle ainsi assurée, mais un souverain, homme ou femme, qui trouve la personne qui lui convient pour se tenir à son côté et faire face avec lui à toutes les épreuves que la vie lui réserve devient meilleur et plus fort.

» Le roi Haarahld que Dieu et les archanges lui sourient ! trouva jadis cette épouse aimante en la personne de la reine Zhanayt. À présent, je puis vous le dire, autant que je puisse en juger, le roi Cayleb l’a trouvée à son tour en la reine Sharleyan. Les mariages d’État sont rarement des mariages d’amour, mes enfants. Or c’est le cas aujourd’hui, n’en doutez jamais.

Il adressa un grand sourire à la loge royale, où les jeunes mariés étaient assis côte à côte. Cayleb tendit la main inconsciemment, Merlin en était sûr pour se saisir de celle de Sharleyan.

— Ce mariage, toutefois, représente davantage que la simple union de deux jeunes gens, poursuivit Staynair, davantage même que l’alliance dynastique garantissant la transmission d’un titre ou d’une couronne. Cette union, en effet, est non seulement celle d’un homme et d’une femme, mais aussi celle de Charis et de Chisholm, de deux royaumes qui n’en feront plus qu’un. Elle représente la détermination de deux peuples à faire front pour clamer la vérité et défendre ce que des êtres non aveuglés par l’avidité, l’ambition et l’intolérance savent digne d’être préservé. Nous avons donc beaucoup de raisons de nous montrer reconnaissants envers Dieu aujourd’hui. Des jours sinistres nous attendent, mes enfants, car la lutte dans laquelle nous avons engagé nos cœurs, nos esprits et nos mains ne sera pas facile. Elle n’aboutira pas à une victoire rapide. Mais quand ces jours sinistres arriveront, quand les ténèbres vous entoureront et que vous serez tentés de sombrer dans le désespoir, souvenez-vous de cette fête. Souvenez-vous de ce roi et de cette reine, qui se sont présentés devant vous pour échanger leurs vœux solennels devant le Seigneur et devant vous. Souvenez-vous qu’ils ont choisi de consacrer leur vie l’un à l’autre… et à vous.

Le silence se fit plus absolu encore, si c’était possible. Le visage de Staynair s’éclaira d’un large sourire qui, comme il levait les deux mains, fit courir dans l’assemblée accrochée à ses lèvres une vague de joie et d’impatience. Cayleb et Sharleyan quittèrent leur siège et descendirent l’escalier moquetté de la loge royale, dans le doux parfum des fleurs de barbelure, pour se tenir main dans la main devant l’archevêque. En dépit de l’importance que revêtait leur union, de tous les espoirs et de toutes les craintes qu’elle portait, les mariés avaient opté pour une cérémonie très ancienne, très simple. N’importe quel jeune couple, dans des circonstances plus humbles, aurait pu la choisir. Chacun était libre d’y voir un message, là aussi. Cayleb et Sharleyan se tenaient face à Staynair, qui regardait derrière eux la mer de visages attentifs.

— Et maintenant, mes chers enfants, nous sommes ici en la présence de Dieu, de ses archanges et de cette assemblée, pour unir cet homme et cette femme ensemble dans le saint mariage, qui est un état honorable, institué de Dieu et des archanges, et qui nous représente l’Union mystique de Dieu avec son Église. Lequel saint état l’archange Langhorne a approuvé, l’honorant de sa présence au cours du temps où il vécut sur Sanctuaire. Et l’archange Bédard le recommande comme honorable entre tous. C’est pourquoi l’on ne doit pas entreprendre d’y entrer témérairement ou légèrement ; mais avec décence, avec discrétion, avec prudence, avec tempérance et en la crainte de Dieu. C’est pour être unies maintenant dans ce saint état que ces deux personnes sont venues ici. C’est pourquoi s’il y a quelqu’un qui sache quelque juste empêchement pour lequel elles ne puissent être légitimement mariées ensemble, qu’il le dise à présent, ou qu’à l’avenir il s’en taise à jamais.

.III.
Palais de l’empereur Cayleb
Tellesberg
Royaume de Charis

— Vos Majestés, le prince Nahrmahn et la princesse Ohlyvya. Le chambellan s’inclina et Nahrmahn Baytz passa devant lui avec un aplomb né d’une vie d’expérience. Nul n’aurait deviné à son expression qu’il entrait dans une autre salle du trône que la sienne. Son épouse n’était pas plus grande que lui, mais beaucoup plus svelte. Elle aussi bénéficiait d’une longue pratique du métier d’aristocrate et de princesse. Pourtant, elle n’arrivait pas à égaler le calme apparent de son mari. Personne n’aurait décelé de nervosité chez elle, mais il sautait aux yeux qu’elle aurait préféré se trouver n’importe où ailleurs.

Ils traversèrent le même sol de pierre polie que le baron de La Combe-des-Pins avait foulé avant eux. En s’avançant vers les deux trônes, Nahrmahn réfléchit à ce qui avait changé dans cette salle et chez ses occupants. Cayleb portait la couronne d’État de Charis, récemment devenue impériale. Sharleyan, elle, en arborait une à peine plus petite, mais dépourvue de rubis. En dépit de ces symboles royaux, ni l’un ni l’autre n’avaient revêtu leurs habits de cérémonie, ce dont Nahrmahn leur fut profondément, quoique secrètement, reconnaissant. Si Ohlyvya avait belle et fière allure en tenue d’apparat, la sienne lui donnait l’air d’une grosse boule informe mystérieusement dotée d’une tête et de pieds.

Potelés, les pieds.

Il est sans doute bon que je me sois décidé à franchir le pas avant d’avoir vu Cayleb en chair et en os pour la première fois, se dit le prince d’Émeraude avec une touche d’humour fantasque. Si j’avais eu le temps de me rendre compte de sa haute stature, de ses larges épaules et de sa beauté écœurante, j’en aurais verdi de jalousie et le courage aurait fini par me manquer. Il est beaucoup moins contrariant de se faire trancher le cou que d’admettre que l’homme à qui on est sur le point de se rendre ressemble nettement plus à un roi que soi.

Cette pensée le porta jusqu’au pied des deux trônes. Il s’inclina profondément tandis qu’Ohlyvya faisait la révérence.

— Vos Majestés, murmura-t-il.

— En fait, prince Nahrmahn, dit Cayleb d’un ton railleur, nous avons décidé de revoir un peu le protocole. Voyez-vous, ma femme et moi (l’Esméraldien se demanda si son interlocuteur s’était avisé de l’autosatisfaction suintant de la manière dont il avait mis l’accent sur le mot « femme ») sommes tous les deux souverains à part entière, ce qui entraînera forcément des risques de confusion. Par conséquent, s’il reste parfaitement convenable de nous appeler « Majesté » l’un en l’absence de l’autre, il faudra dorénavant observer la règle suivante : en Charis, quand nous serons tous les deux présents, il conviendra de m’appeler « Votre Majesté » et la reine Sharleyan « Votre Grâce » ; en Chisholm, où nous passerons environ la moitié de l’année, ce sera elle qui sera « Votre Majesté » et moi « Votre Grâce ».

— Je vois, Votre Majesté. (Nahrmahn sentit les commissures de ses lèvres se soulever imperceptiblement, bien malgré lui.) Je comprends votre besoin de lever toute équivoque. Cependant, quand la nouvelle de votre mariage sans parler de votre élévation au rang d’empereur atteindra Sion, je crains que la réaction y dépasse le stade de la simple « confusion ».

— Espérons-le ! répliqua Cayleb. (Il se laissa aller en arrière et pencha la tête sur le côté.) À propos de Sion, je suis sûr qu’on y sera aussi perturbé par la nouvelle de votre arrivée et des raisons de votre visite. Puis-je supposer que vos dispositions prises avec le chef d’escadre Zhaztro et le duc de Salomon suffiront à couvrir vos arrières contre le délégué archiépiscopal Wyllys et sa réaction à votre décision ?

Nahrmahn parvint à éviter de sourciller et de rester bouche bée de stupéfaction. Comme il se le rappela un instant plus tard, la remarque de Cayleb n’impliquait pas forcément une connaissance particulière de ses récentes activités. Il avait déjà eu la preuve de l’intelligence et de la compétence désarmantes de la dynastie Ahrmahk. Il n’aurait pas fallu très longtemps à un homme aussi vif d’esprit que Cayleb pour deviner les mesures prises par Nahrmahn pour se protéger contre la réaction de l’Église. Dès lors, un peu d’imagination lui aurait suffi pour établir l’identité des personnes chargées de les mettre en œuvre.

Toujours est-il qu’il a fait là un pari impressionnant en glissant ça dans la conversation, admit-il en lui-même.

— Ce cher délégué archiépiscopal est actuellement hébergé au palais d’Eraystor, Votre Majesté, répondit-il calmement. Je suis sûr que mon personnel pourvoira à tous ses besoins. Il sera notre invité jusqu’à ce que nous ayons levé tout… malentendu.

— Peut-être pourrions-nous dépêcher l’évêque Zherald auprès de lui pour l’aider à découvrir le chemin de la vérité, suggéra Sharleyan. (Nahrmahn lui adressa un regard poli. Elle haussa les épaules.) L’évêque Zherald a proposé ses services à monseigneur Maikel après l’assassinat de l’archevêque Erayk des mains de l’Inquisition. Il est possible que son expérience en tant qu’homologue en Charis du délégué archiépiscopal Wyllys lui permette de l’aider à mieux comprendre le sens du schisme opéré entre l’Église de Charis et celle de Sion.

— Il pourrait en effet exercer sur lui une influence bénéfique, Votre Grâce, dit Nahrmahn en s’inclinant de nouveau devant Sharleyan. Cela ne pourra pas faire de mal, en tout cas.

— Envoyons-le là-bas, alors, si l’archevêque consent à se passer de lui, décida Cayleb. Dans l’intervalle, toutefois, nous avons quelques formalités à régler.

— En effet, Votre Majesté.

— Il y a tout d’abord une question qui doit être posée et obtenir une réponse devant Dieu, notre cour et nos conseillers. La voici : comprenez-vous et acceptez-vous sans réserve les conditions approuvées provisoirement en votre nom par le baron de La Combe-des-Pins ?

— Absolument, Votre Majesté, répondit Nahrmahn avec une nouvelle courbette, plus prononcée. Puisque, comme vous l’avez souligné, nous nous trouvons devant votre cour et vos conseillers, je souhaiterais ajouter ceci : les conditions que Sa Grâce et vous avez jugé bon de proposer à mes sujets, à ma maison et à ma personne dépassent en générosité tout ce que j’aurais pu rêver ou solliciter. Étant conscient de cette vérité, je tiens à vous exprimer ma profonde gratitude.

— Nos conditions sont ce qu’elles sont, monseigneur, répliqua Cayleb. J’avoue avoir été très tenté de me montrer… moins généreux. Cependant, chercher à se venger d’anciennes inimitiés est une entreprise mesquine et pernicieuse. Il y a bien plus grave dans le monde de nos jours que les querelles et passes d’armes traditionnelles entre Émeraude et Charis. Nous n’avons plus de temps à perdre avec nos chamailleries locales dérisoires. Aussi convient-il de ne plus laisser aucun chancre nous dévorer à l’heure où nous sommes confrontés au plus grand défi de notre vie. Sa Grâce et moi ne vous avons pas proposé ces conditions par amour pour vous, mais par réalisme, car nous comprenons la nécessité qui est la nôtre de transformer d’anciens ennemis en alliés fidèles face à la menace que représente le Groupe des quatre.

— Que votre décision soit empreinte de sagesse n’enlève rien à sa noblesse, Votre Majesté.

— Sans doute, mais le moment est venu de nous occuper de ces fameuses formalités.

— Certainement, Votre Majesté.

Nahrmahn serra discrètement une dernière fois la main de sa femme, puis la lâcha et s’approcha du coussin qui l’attendait. L’emplacement de cet objet était symbolique de ce qui avait changé alentour. Il n’était pas placé devant Cayleb, mais entre les deux trônes. En s’agenouillant dessus, Nahrmahn vit l’archevêque Maikel lui tendre un exemplaire de la Sainte Charte doré à la feuille et incrusté de pierreries. Le prince en embrassa la couverture, puis y posa la main droite en levant les yeux vers Cayleb et Sharleyan.

— Moi, Nahrmahn Hanbyl Graim Baytz, jure allégeance à l’empereur Cayleb et à l’impératrice Sharleyan de Charis, déclama-t-il d’une voix claire et distincte. Je leur dédie mon cœur, ma volonté, mon corps et mon épée. Je leur promets de m’acquitter de mon mieux de mes obligations envers eux, leur Couronne et leur maison, tant que le Seigneur m’en donnera la force et l’intelligence. Je fais ce serment sans réserve mentale ni morale, et soumets au jugement de l’empereur, de l’impératrice et du Tout-Puissant la fidélité avec laquelle j’honorerai l’engagement pris ici devant Dieu et cette assemblée.

Un instant de silence suivit cette déclaration. Cayleb posa la main sur celle de Nahrmahn, toujours plaquée sur la Charte, et Sharleyan posa la sienne sur celle de son mari.

— Nous, Cayleb Zhan Haarahld Bryahn Ahrmahk et Sharleyan Ahdel Alahnah Ahrmahk, acceptons votre serment, répondit solennellement Cayleb. Nous vous offrirons notre protection contre tous vos ennemis, répondrons à la fidélité par la loyauté, à la justice par l’équité, et au parjure par la sévérité. Que Dieu nous juge, nous et les nôtres, ainsi qu’il vous juge, vous et les vôtres.

L’espace d’un interminable instant, tous trois se jaugèrent du regard au cœur d’un profond silence. Enfin, Cayleb grimaça un sourire.

— À présent, monseigneur, vous pouvez vous lever. Vous et moi, ainsi que Sa Grâce, avons beaucoup de choses à mettre au point.

 

Cette première journée à Tellesberg n’a rien à voir avec celle que j’avais toujours espéré vivre…, songea le prince Nahrmahn en regardant, par la fenêtre de la suite somptueuse réservée à sa famille, les nuages s’accumuler au-dessus des monts Styvyn baignés de l’éclat rouge et or des flammes du couchant. Il devait pourtant s’avouer soulagé : il ressortait de ce conflit avec sa couronne encore sur la tête, malgré un affaiblissement indéniable de son autorité, et fort de liens avec ce qui s’annonçait comme l’une des plus puissantes dynasties sinon la plus puissante de l’histoire de Sanctuaire. En contrepartie, il y avait de bonnes chances que la dynastie en question, à laquelle était désormais inextricablement associée sa fortune, se retrouve exterminée par une Église vengeresse. Sans compter que, dans ses rêves, c’était quelqu’un d’autre qui jurait allégeance au vainqueur.

— Ils me plaisent bien, finalement, fit une voix dans son dos.

Il se détourna de la fenêtre pour faire face à Ohlyvya.

— Je suppose que vous vouliez parler de nos nouveaux souverains ? dit-il avec un sourire forcé qui arracha un reniflement à sa femme.

— Mais non ! Je parlais du berger et de la bergère, bien sûr !

Il éclata de rire.

— Cayleb et son père ne m’ont jamais vraiment déplu, ma chère. C’étaient des adversaires, et je dois admettre entre vous et moi que leur obstination à survivre à tout ce que Hektor et moi avons pu tenter contre eux a bien souvent mis mes nerfs à rude épreuve. Au contraire de Hektor, cependant, je n’ai jamais eu personnellement de dent contre eux. Cela dit, en toute honnêteté (son sourire s’atténua), compte tenu de ma participation aux efforts visant à éliminer Haarahld et Cayleb, je suis étonné du peu d’animosité que ce dernier me manifeste.

— S’il n’en manifeste pas, c’est qu’il n’en éprouve aucune, selon moi, pas plus que sa femme, déclara Ohlyvya avec le plus grand sérieux.

Nahrmahn haussa un sourcil, mais se contenta d’attendre qu’elle aille jusqu’au bout de son raisonnement. Ohlyvya Baytz était une femme très intelligente. Mieux, elle était la seule personne au monde à bénéficier de la confiance absolue de son mari. Comme Cayleb et Sharleyan, ils avaient conclu un mariage d’État. Cependant, leur union s’était renforcée au fil des ans et Nahrmahn avait souvent regretté de ne pouvoir nommer sa femme au Conseil d’Émeraude. C’était malheureusement inenvisageable, mais cela ne l’empêchait pas de l’écouter avec la plus grande attention dans les rares occasions où elle lui faisait part de son opinion.

Maintenant que nous avons une impératrice qui règne aussi en tant que reine à part entière, se dit-il, nommer une femme au Conseil d’un simple prince devrait poser moins de problèmes, non ?

— Je n’irai pas jusqu’à dire qu’ils vous portent dans leur cœur, très cher, reprit-elle avec un maigre sourire en posant la main sur sa joue. Toutefois, quand ils auront eu l’occasion de découvrir les qualités exceptionnelles qui se cachent sous votre apparence modeste et réservée, je suis sûr qu’ils finiront par vous aimer. En attendant, le souvenir de quelques broutilles continuera de vous séparer. Des guerres et des tentatives d’assassinat, par exemple.

— Des tentatives d’assassinat ? répéta Nahrmahn en faisant de son mieux pour feindre l’innocence… avec un talent très relatif.

— Oh ! cessez de jouer les idiots, Nahrmahn ! le réprimanda Ohlyvya. Malgré tous vos efforts pour me « protéger » de la sordide réalité, j’ai eu vent de toutes les rumeurs courant sur l’attentat mené contre Cayleb, vous savez. Même si je vous aime en tant que mari et père de mes enfants, je ne me suis jamais bercée d’illusions sur votre façon de jouer au « Grand Jeu », comme vous dites.

Nahrmahn écarquilla les yeux, sincèrement stupéfait. Il était rarissime qu’Ohlyvya se montre si directe. Or elle avait raison sur au moins un point. Il s’était bel et bien efforcé de la protéger des décisions déplaisantes qu’il avait souvent été contraint de prendre.

Ne nous voilons pas la face, Nahrmahn, se dit-il. Tu as certes été « contraint » de prendre certaines de ces décisions, mais, si tu jouais à ce jeu, c’est parce que tu adorais ça. Malheureusement, tu n’as pas réussi à remporter la partie. Enfin, on ne peut pas dire que tu Taies tout à fait perdue non plus…

Une bribe de sa réflexion dut filtrer sur sa physionomie, car sa femme ajouta :

— Je ne me plains pas, Nahrmahn. Il m’est arrivé d’en être tentée, c’est vrai. Pour tout dire, j’ai eu plus d’une fois très envie de vous assener un bon coup de pied où je pense. Dans l’ensemble, toutefois, j’ai réussi à me persuader sans me mentir que tout ce que vous avez fait, y compris ce qui m’a valu le plus d’inquiétudes pour le salut de votre âme, résultait des problèmes affrontés. Le conflit entre Émeraude et Charis, par exemple, était sans doute inévitable, que vous le vouliez ou non, pour de simples raisons géographiques.

» Néanmoins, poursuivit-elle avec le plus grand sérieux sans le quitter des yeux pour qu’il puisse lire la sincérité dans son regard, je mentirais si j’affirmais n’avoir pas été soulagée par la façon dont tout s’est terminé. Nos parents auraient été les premiers surpris, Nahrmahn, mais je vous aime de tout mon cœur, vous le savez. Et j’aime aussi nos enfants. Savoir que Cayleb n’en veut pas à votre tête et ne considère pas nos garçons comme une menace à éliminer m’allège d’un grand poids sur la poitrine.

Nahrmahn leva la main gauche et l’enveloppa autour de celle de sa femme, toujours posée sur sa joue. Il glissa la droite à la base de son cou et l’attira vers lui en se penchant jusqu’à ce que leurs fronts entrent en contact. Elle ne lui exprimait pas souvent ses sentiments avec autant de liberté. Il ferma les yeux pour savourer cet instant.

— Ce n’est pas terminé, vous savez, lui souffla-t-il. Cayleb a eu raison de dire à Trahvys que ce n’était encore qu’un début. En me rangeant du côté de Charis, j’ai pris position contre le Temple. Or Clyntahn est un ennemi bien plus vindicatif qu’aurait jamais pu l’être Cayleb. Sans oublier que l’Église contrôle plusieurs fois les ressources, la richesse et la population de Charis, même en incluant Chisholm à ce fameux « empire ».

— Clyntahn est un porc intolérant, moralisateur et fornicateur qui ne pense qu’à s’enrichir, se remplir la panse et s’aviner sous des airs de piété et de fanatisme arrogant, débita Ohlyvya avec dans la voix une acrimonie qu’il n’avait jamais entendue chez elle.

Il cilla de surprise et s’écarta suffisamment d’elle pour la regarder droit dans les yeux. Elle lui renvoya son regard sans broncher et il distingua au fond de ses prunelles une colère ardente qu’il ne soupçonnait pas… ce dont il aurait du mal à se pardonner.

— Je ne suis pas aveugle, vous savez, très cher. Là où je veux en venir, c’est qu’un homme tel que Clyntahn aurait déjà du mal à se mesurer à Cayleb et Sharleyan seuls. Si vous vous joignez à eux, ce pourceau de Sion est autant battu d’avance que si je m’avisais de me livrer à un bras de fer avec le capitaine Athrawes !

Nahrmahn sourit malgré lui. Elle le foudroya du regard puis partit d’un petit gloussement. Elle se pencha et appuya sa joue contre la sienne.

— Je sais que vous ne vous êtes jamais considéré comme un prince valeureux et fringant. Moi non plus, du reste. En revanche, j’ai toujours vu en vous quelqu’un de plus important : quelqu’un de capable d’envisager l’avenir et ses responsabilités sans hésiter ni se leurrer. Par ailleurs, au risque de voir enfler vos chevilles, vous êtes l’un des hommes les plus malins que j’aie jamais rencontrés.

— Si je suis si malin, comment se fait-il que ce soit moi qui aie juré fidélité à Cayleb et non l’inverse ? lança-t-il en ne plaisantant qu’à moitié.

— Je n’ai pas dit que vous étiez infaillible, très cher, seulement malin. Par ailleurs, pour reprendre cette charmante expression que votre fils a apprise dans l’un de ses affreux romans, « on ne peut jouer que les cartes qu’on a en main ». Il me semble que quelqu’un vient de vous en offrir un nouveau paquet, cependant. Et d’après ce que j’ai vu de vous aujourd’hui, je ne vous crois pas tenté de tricher, cette fois.

— Non, en effet. (Il eut une mimique mi-amusée, mi-stupéfaite.) Même si j’en avais envie et, à ma grande surprise, ce n’est pas le cas –, ce serait incroyablement stupide de ma part. Plus aucune passerelle ne me ramènera vers Sion à présent, mon amour, et jamais je ne pourrais prendre le contrôle de l’opposition au Temple que Cayleb a réussi à mettre en place. Tenter de le trahir reviendrait à trancher la gorge de son meilleur timonier au milieu d’un ouragan. Or j’ai bien peur (l’acidité de son sourire aurait suffi à faire tourner du lait) que la traversée à venir soit si longue que la perte de l’habitude m’interdira à tout jamais de tricher, même quand la situation se sera enfin apaisée.

— Tant mieux. (Elle se cala plus fermement contre lui.) Tant mieux.

— Voyez-vous…, murmura-t-il en déposant un baiser sur son front. Je crois être assez d’accord avec vous !

 

Les nuages de la veille au soir avaient fini par recouvrir entièrement le ciel en une masse humide et compacte d’un noir de charbon. Des trombes d’eau s’abattaient sur le toit du palais de Tellesberg, s’engouffraient dans les gouttières et les canalisations, se précipitaient dans les caniveaux ménagés le long des rues de la capitale. Le commerce ne cessait pas pour autant, bien sûr. Même pendant la récente guerre contre les pantins du Groupe des quatre, les entrepreneurs de la baie de Howell avaient maintenu le transport de fret local à un niveau respectable et armé assez de navires pour l’assurer. À présent que les océans du monde entier étaient rouverts aux galions charisiens, l’activité du port avait repris son rythme frénétique normal. Malgré la pluie battante, les éclairs et le tonnerre, les lourds chariots de marchandises pour la plupart tirés par des dragons, même si, çà et là, de plus modestes attelages de chevaux ou de mules se glissaient dans les ruelles plus étroites continuaient de circuler.

Le prince Nahrmahn était très impressionné par ce spectacle. Depuis la fenêtre ouverte de la petite salle du Conseil privé, il avait sous les yeux la preuve de la prospérité et de l’esprit d’entreprise qui avaient fait du royaume de Charis un ennemi beaucoup plus redoutable que l’aurait laissé supposer sa maigre population.

La porte s’ouvrit dans son dos. Il s’arracha à sa contemplation et vit entrer Bynzhamyn Raice, baron de Tonnerre-du-Ressac.

— Votre Altesse, le salua le chef des services secrets de Cayleb en s’inclinant devant lui.

— Votre Seigneurie, répondit Nahrmahn en se contentant d’un geste du menton.

— Tout d’abord, je souhaiterais vous remercier d’avoir pris le temps de me rencontrer, poursuivit Tonnerre-du-Ressac comme tous deux gagnaient la modeste mais rutilante table de conférence disposée au centre de la salle.

— Il me semble que Sa Majesté aurait su se montrer persuasive si je vous avais fait des difficultés, Votre Seigneurie. (Nahrmahn pouffa de rire.) Je connais bien le principe des « mises au point », comme les appelle le baron de Shandyr. Très franchement, c’est avec la plus grande courtoisie que Cayleb m’a « suggéré » d’avoir une courte conversation avec vous. Bien entendu, s’il est quoi que ce soit que je puisse vous dire, je suis à votre entière disposition.

Tonnerre-du-Ressac attendit que Nahrmahn se soit assis pour prendre place à son tour à l’autre bout de la table.

— À vrai dire, Votre Altesse, vous seriez surpris de ce dont nous sommes censés discuter. Sa Majesté et moi nous intéressons moins à vos informations qu’à votre point de vue sur celles dont nous disposons déjà.

— Vraiment ?

Nahrmahn haussa les sourcils et ce fut au tour du baron de pouffer de rire.

— Vraiment. (Un nouveau coup de tonnerre éclata, plus proche.) Pour aller droit au but, Votre Altesse, cette discussion a également pour objet de vous mettre au courant de nos ressources en matière de renseignement.

— Je vois, fit Nahrmahn avec un mince sourire. Un rappel appuyé des possibilités qui sont celles du roi, pardon ! de l’empereur de… surveiller mes activités, je suppose.

— Dans une certaine mesure, acquiesça le baron, imperturbable. (Il afficha un sourire un peu plus large que celui du prince.) Ne m’en veuillez pas, mais, en dépit des quelques réserves que j’ai pu avoir au départ, c’est un soulagement pour moi de parler de cela avec quelqu’un qui comprend les contraintes du métier, Votre Altesse.

— Je vais prendre cela comme un compliment, Votre Seigneurie. Pour l’instant, du moins.

— Croyez-le ou non, c’est bien ainsi que je l’entendais.

Le baron ouvrit la serviette qu’il avait apportée et en retira une pile assez épaisse de dossiers. Il les posa devant lui sur la table, puis adressa un signe de tête à Nahrmahn.

— Je sais que le baron de Shandyr a du mal à rétablir votre réseau d’espionnage en Charis, Votre Altesse. Je sais aussi que vous avez fait preuve avec lui d’une grande patience, malgré votre exaspération manifeste, et que ses activités se poursuivent avec leur efficacité habituelle en dehors de notre territoire.

La candeur de Tonnerre-du-Ressac arracha une nouvelle expression de surprise à Nahrmahn. Le baron la remarqua et secoua sa tête chauve.

— S’il a eu moins de chance en Charis, c’est pour une bonne raison qui n’a rien à voir avec une quelconque incompétence ou inaction de sa part. Vous ne l’ignorez pas, Votre Altesse, le seul moyen vraiment sûr de garder un secret est de ne le divulguer à personne. Vous êtes coutumier, me semble-t-il, de cette méthode, d’où un certain agacement de vos subordonnés. Le comte de La Combe-des-Pins, par exemple, s’est montré stupéfait il y a quelques mois de découvrir que vous aviez déjà été en contact avec le premier conseiller du roi Gorjah.

Nahrmahn se rembrunit soudain.

— Si j’ai choisi cet exemple précis, poursuivit tranquillement Tonnerre-du-Ressac, c’est parce qu’il prouve deux choses. La première, c’est combien nous sommes infiltrés en Émeraude, et ce de longue date. La seconde, c’est que vous maîtrisez le concept que nous appelons en Charis le « besoin d’en connaître ». Nous avons en effet pour politique de compartimenter soigneusement les informations et d’en réserver l’accès aux seuls individus qui ont « besoin » d’en avoir connaissance pour mener à bien leur mission. Il ne faut voir là aucune méfiance de notre part au-delà de la plus élémentaire des précautions mais la simple protection d’informations confidentielles par la limitation de leur circulation.

— Vous avez raison, Votre Seigneurie, dit Nahrmahn sans hâte, les sourcils froncés, d’un air plus songeur que stupéfait. Je connais la nécessité de restreindre au maximum les confidences. Je n’ai jamais décrit ainsi ce raisonnement, toutefois. « Besoin d’en connaître…» (Il sembla jouer avec ces mots dans sa bouche en les répétant, comme pour les savourer. Enfin, il hocha lentement la tête.) C’est joliment tourné, je dois dire.

— Je suis ravi que vous le compreniez, Votre Altesse. Ce principe concerne aussi la façon dont nos espions rassemblent les informations qui nous parviennent. Nous éprouvons un grand respect pour vos qualités d’analyste et comptons en tirer parti autant que possible. Cependant, il vous arrivera parfois, et même souvent, de ne pas savoir d’où proviennent les renseignements que nous vous demanderons d’étudier.

— Pardonnez-moi de le souligner, Votre Seigneurie, mais la fiabilité d’un renseignement dépend en grande partie de sa source. Il convient donc d’en tenir compte lors de son analyse.

— Votre Altesse, dit Tonnerre-du-Ressac avec un sourire encore plus rayonnant, c’est vraiment un plaisir de discuter avec quelqu’un de si versé dans l’art de l’espionnage. Néanmoins, si je vous ai apporté ceci (il tapota la pile de dossiers), c’est pour vous démontrer la fiabilité de nos espions.

— Comment comptez-vous vous y prendre ?

— Choisissez un jour, n’importe lequel, de la troisième quinquaine de mai.

Nahrmahn cligna des yeux, puis haussa les épaules.

— D’accord : jeudi.

— Très bien, Votre Altesse.

Tonnerre-du-Ressac chercha dans les dossiers celui qu’il voulait. Il le sépara des autres, le plaça soigneusement devant lui et l’ouvrit.

— Le jeudi 14 mai, dit-il en examinant les notes posées sous ses yeux, vous avez convoqué le chef d’escadre Zhaztro et le comte de La Combe-des-Pins au palais d’Eraystor. Vous vous êtes réunis dans le salon bleu, où vous avez évoqué la récente capture de l’aviso de l’Église porteur de dépêches du délégué archiépiscopal Thomys, destinées au délégué archiépiscopal Wyllys. Le chef d’escadre Zhaztro vous a indiqué qu’aucun navire, même battant pavillon du Temple, ne saurait braver impunément notre blocus en baie d’Eraystor. Il a cependant attiré votre attention sur le fait que même notre marine n’a pas les moyens de fermer tous les ports secondaires de votre principauté, et que les avisos de l’Église pourraient y accoster sans danger. Vous avez souligné que le délégué archiépiscopal jugeait indignes de son rang ces havres mineurs, mais vous avez malgré tout ordonné au chef d’escadre d’en dresser la liste à toutes fins utiles. Vous l’avez ensuite congédié pour tenir avec le comte une conversation fascinante au cours de laquelle vous lui avez exposé votre interprétation du conflit opposant Charis au Groupe des quatre, en insistant sur le fait que, selon vous, la situation avait davantage de chances d’empirer que de s’améliorer.

Tonnerre-du-Ressac leva les yeux de ses notes. Malgré des décennies d’entraînement à la maîtrise de soi, Nahrmahn avait regardé bouche bée le chef des services secrets de Charis récapituler méthodiquement et avec une précision dévastatrice une réunion à laquelle n’avaient participé que trois personnes.

— Je souhaiterais ajouter deux choses, Votre Altesse, poursuivit le baron. Tout d’abord, c’est ce que vous avez dit au comte de La Combe-des-Pins ce jour-là et en d’autres occasions qui a joué un grand rôle dans la magnanimité de l’empereur Cayleb à votre égard. Ensuite, si vous croyez que seule une trahison du chef d’escadre Zhaztro ou du comte de La Combe-des-Pins aurait pu nous permettre d’obtenir ces informations, permettez-moi de passer à un autre événement de la même journée.

Il feuilleta le dossier sans se presser jusqu’à avoir atteint la page recherchée. Il se racla la gorge.

— Plus tard ce soir-là, vous vous êtes entretenu en privé avec le baron de Shandyr. Vous lui avez alors exposé, quoique avec moins de passion, la même analyse de la position de l’Église dont vous aviez fait part un peu plus tôt au comte de La Combe-des-Pins. Vous lui avez également fait remarquer comme au comte la stupidité et l’arrogance du projet du Groupe des quatre. Enfin, vous avez signalé que le prince Hektor ne risquait pas de mettre en péril sa sécurité pour venir en aide à Émeraude. Pour être plus précis, vous avez dit exactement ceci : « Pourquoi cette ordure mettrait-elle en danger pour nos beaux yeux un seul poil de son précieux cul ? » Après quoi (Tonnerre-du-Ressac leva les yeux vers Nahrmahn), vous avez demandé au baron de transmettre son ordre d’exécution, si j’ose dire, aux tueurs déployés à Manchyr.

La stupéfaction de Nahrmahn avait dépassé le stade de la simple incrédulité quand Tonnerre-du-Ressac referma son dossier comme si de rien n’était.

— Comme vous pouvez le constater, Votre Altesse, pour que nous ayons mis la main sur ces informations selon des méthodes que vous maîtrisez, il aurait fallu que le comte de La Combe-des-Pins et le baron de Shandyr soient tous les deux des agents de Charis. Or, je vous le garantis et vous le savez –, ni l’un ni l’autre n’a jamais envisagé de travailler pour nous.

— Je…

Nahrmahn se tut. Il se redressa, s’éclaircit la voix et plongea son regard dans celui de Tonnerre-du-Ressac.

— Jamais je ne les aurais soupçonnés de m’avoir trahi. Cela dit, je ne vois aucune autre explication au fait que vous ayez eu connaissance avec autant de détails de ces deux conversations privées.

— Votre Altesse, c’est à vous que j’ai laissé le soin de choisir le jour. Sélectionnez-en un autre, si vous voulez : par exemple le vendredi suivant, où vous vous êtes entretenu en tête à tête avec le chef d’escadre Zhaztro, ou lundi dernier, où le délégué archiépiscopal Wyllys est venu « discuter » avec vous de ce que vous aviez dit sur les messagers de l’Église Mère qui « se faufilent dans l’ombre, comme des braconniers ou des contrebandiers, d’un trou à rat au suivant ». C’est bien volontiers que je vous lirai notre récapitulatif de ce que vous avez fait ce jour-là.

— Mais comment… ?

Nahrmahn n’acheva pas sa question. Il dévisagea Tonnerre-du-Ressac pendant plusieurs secondes, puis prit une profonde inspiration.

— Je commence à comprendre ce que vous entendiez par « besoin d’en connaître », Votre Seigneurie. Cela n’atténue en rien ma curiosité, mais je ne vais pas vous demander de compromettre votre accès à des informations si détaillées. Croyez-moi, que je vous sache, l’empereur et vous, capables de les obtenir devrait suffire à m’ôter toute envie de violer mon serment d’allégeance. Après tout (il dévoila brièvement ses dents), il serait ardu de concocter un complot efficace sans parler à ses complices !

— Je dois m’avouer soulagé de l’entendre, Votre Altesse. Pour être honnête, telle est l’une des conclusions que Sa Majesté et moi espérions que vous tireriez de cette conversation. Néanmoins, je ne vous ai pas menti en affirmant que votre point de vue sur ces informations nous serait très utile.

— Je serai enchanté de vous apporter toute l’aide possible.

— Tant mieux. Ah ! je voulais aborder un autre menu détail, Votre Altesse.

— Lequel, Votre Seigneurie ?

— Sa Majesté n’ignore pas que le baron de Shandyr et vous avez ordonné l’assassinat du prince de Corisande. En temps normal, l’empereur ne serait guère inconsolable s’il arrivait… un accident fatal à Hektor. Très franchement, ce gredin n’aurait que ce qu’il mérite. Hélas, nous estimons qu’un attentat contre lui n’aurait au mieux qu’une chance sur deux de réussir. Et, surtout, nous savons parfaitement sur qui se porteraient les soupçons. Sans nous bercer d’illusions quant à l’opinion des Corisandins à l’égard de Charis, nous nous inquiétons de la valeur qu’aurait cette agression pour le Groupe des quatre en termes de propagande. Pour tout dire, la mort de Hektor surtout si Charis pouvait en être accusée serait plus précieuse aux quatre vicaires que Hektor lui-même, vivant. Sa marine neutralisée et son royaume à la merci d’une invasion, il ne représente plus d’atout militaire, d’autant que les « Chevaliers des Terres du Temple » n’auraient aucun moyen de lui venir en aide, même s’ils le voulaient. Par conséquent, puisqu’il ne vaut plus rien en tant qu’allié, quelqu’un de la trempe du chancelier Trynair pourrait très bien lui accorder plus d’importance en tant que martyr immolé par la perfide Charis.

Nahrmahn y réfléchit un instant, puis opina du chef.

— Je vois ce que vous voulez dire, Votre Seigneurie, dit-il sans même tenter de nier avoir donné de telles instructions au baron de Shandyr. Sur le moment, pour des raisons évidentes, je m’inquiétais moins des conséquences qu’aurait le décès de Hektor sur Charis que d’inciter Cayleb à se détourner de moi pour s’intéresser davantage au vide laissé en Corisande par la mort du prince. Bien entendu, l’évolution de la situation exige de moi que je revoie un peu ma stratégie.

— Il me semble, oui, Votre Altesse, acquiesça Tonnerre-du-Ressac avec un sourire. Ce qui m’amène au dernier point que je souhaitais aborder. Voyez-vous, prince Nahrmahn, l’empereur Cayleb vous croit incapable de cesser de comploter. Oh ! (le Charisien agita la main d’avant en arrière comme pour chasser une mouche importune) il ne vous soupçonne pas d’être tenté de manquer à votre parole. Il sait seulement que vous êtes ce que vous êtes, Votre Altesse, et que vous ne changerez pas. Mieux encore, vous êtes doué d’un véritable talent pour l’intrigue. Même Hektor ne se doute pas à quel point. Il serait donc insensé de la part de Sa Majesté de laisser rouiller dans son fourreau une épée si acérée et si équilibrée. Voilà pourquoi l’empereur voudrait vous soumettre une proposition.

— Une proposition, Votre Seigneurie ? répéta Nahrmahn en plissant les yeux.

— Sa Majesté, en accord avec Sa Grâce, souhaiterait que je conserve mon poste de chef des services secrets du royaume de Charis. C’est une décision logique, étant donné que je suis aussi responsable de la sécurité intérieure et des enquêtes menées sur notre territoire. Compte tenu de l’agitation interne suscitée par le schisme avec l’Église Mère, le moment serait mal choisi pour moi de relâcher mon attention en la matière.

» De la même façon, Leurs Majestés entendent que le baron de Shandyr conserve son poste en Émeraude et messire Ahlber Zhustyn le sien en Chisholm. Cette organisation laisse cependant un vide flagrant qu’ils voudraient vous proposer de combler.

— Vous plaisantez, Votre Seigneurie, protesta Nahrmahn. (Tonnerre-du-Ressac haussa un sourcil et Nahrmahn secoua la tête.) Cela fait moins de trois jours que j’ai juré allégeance à Sa Majesté et moins de trois ans que j’ai lancé des tueurs à ses trousses. Or Cayleb est tout ce qu’on veut sauf un innocent ou un imbécile !

— Vous avez parfaitement raison. Néanmoins, c’est très précisément ce à quoi vous pensez que Leurs Majestés ont à l’esprit. L’empire aura besoin d’un chef des services secrets impériaux. Et vous avez, Votre Altesse, toutes les qualités, en termes de compétences, de rang social et d’autorité, pour remplir à merveille cette mission.

— Mais seulement si Cayleb peut me faire confiance !

— Premièrement, Sa Majesté l’empereur ne vous aurait pas proposé des conditions de reddition si généreuses s’il vous avait senti enclin à le trahir. Vous venez de voir sur quel niveau de renseignement il a fondé sa décision, et je vous assure qu’elle n’a pas été prise à la légère. Deuxièmement, croyez-vous vraiment, compte tenu de ce que vous venez d’apprendre, qu’il n’aurait pas très vite connaissance de vos agissements si vous étiez tenté de comploter contre lui ? Troisièmement, l’empereur Cayleb et l’impératrice Sharleyan moi aussi, d’ailleurs vous croient sincère quand vous évoquez le Groupe des quatre, la corruption de l’Église Mère et les conséquences inévitables des événements provoqués par Clyntahn et Trynair. En bref, nous croyons que vous n’auriez aucune raison de trahir la confiance que place en vous la Couronne et, au contraire, toutes les raisons de la soutenir dans ses efforts contre Clyntahn et ses sbires. Bien sûr, ni l’empereur ni l’impératrice ne sont assez sots pour omettre de vous garder à l’œil le temps pour eux d’acquérir la certitude de ne s’être pas trompés sur votre compte. Cependant, comme l’a fait remarquer l’empereur, après tant d’années à « jouer au Grand Jeu », comme vous le dites parfois, me semble-t-il, il serait naïf de croire que vous perdrez soudain vos habitudes, comme par magie, quelle que soit la sincérité de votre conversion. Dans ces conditions, il préfère canaliser votre penchant naturel et le mettre utilement à profit plutôt que de risquer de vous voir tenté par je ne sais quelle… bêtise.

— « Bêtise », hein ? répéta Nahrmahn avec un grognement.

Tonnerre-du-Ressac eut un geste d’indifférence.

— À vrai dire, Votre Altesse, je crois que les termes exacts de l’empereur étaient : « Quoi que nous fassions, nous n’arriverons jamais à empêcher le cerveau de cet homme de fonctionner à sa façon. Par conséquent, je ne vois que deux solutions : soit nous trouvons un moyen de le faire travailler pour nous, soit nous le détachons avec la tête qu’il occupe du corps de son propriétaire. Mais il faut savoir que c’est très salissant comme procédé. »

Bien malgré lui, Nahrmahn éclata de rire. Il imaginait très bien Cayleb dire cela, ses yeux marron pétillant de malice.

Il n’a pas tort, d’ailleurs. Il est vrai que j’ai la ferme intention de bien me tenir, mais rien ne me garantit que j’y parviendrai. Cela étant…

— Votre Seigneurie, je ne suis pas certain que Sa Majesté ne soit pas en train de commettre une grave erreur. Par ailleurs, je soupçonne fortement certains de ses nobles de ne pas être transportés de joie à l’idée de me voir, moi, occuper un poste aussi stratégique. Malgré tout, j’avoue être assez… titillé par cette perspective.

— Nous vous avons pris un peu au dépourvu, j’en ai bien conscience, dit Tonnerre-du-Ressac avec un remarquable euphémisme. Bien entendu, vous allez devoir y réfléchir. L’empereur Cayleb le sait. À vrai dire, il vous recommande chaudement d’en discuter avec votre épouse. L’impératrice et lui ont beaucoup d’estime pour son intelligence et elle vous connaît sans aucun doute mieux que personne au monde. Mieux encore, si je puis me permettre, que vous-même. Demandez-lui donc ce qu’elle en pense avant de donner votre réponse à l’empereur.

— Eh bien, Votre Seigneurie, dit Nahrmahn Baytz avec la plus grande sincérité, voilà qui me semble être une excellente idée.

.IV.
Temple de Dieu et église Sainte-Bédard
Cité de Sion
Terres du Temple

Rhobair Duchairn se demandait s’il pourrait encore un jour traverser la place des Martyrs sans songer à l’horreur sanguinolente de l’exécution d’Erayk Dynnys. La morsure glaciale de l’automne se faisait sentir dans la cité de Sion malgré la vive clarté du soleil. Pourtant, les frissons du vicaire n’avaient rien à voir avec la température. Le regard rivé sur la majestueuse colonnade du Temple de Dieu et la coupole rutilante comme un miroir qui se dressait au-dessus, avec à son sommet la sculpture héroïque de l’archange Langhorne levant haut le sceptre de sa sainte autorité, il se remémora ce jour terrible. Il s’arrêta et ferma les yeux pour s’abîmer dans une prière silencieuse, même s’il n’aurait su dire ce pour quoi il priait précisément.

Nous vivons des temps difficiles, se dit-il en rouvrant les paupières et en reprenant sa marche vers le Temple. Difficiles… et effrayants.

Il se sentit contrarié par la banalité de ses pensées, qui n’en était pas moins pertinentes. La force de sa foi renouvelée le portait et il avait trouvé du réconfort dans de nombreux passages de la Charte, mais rien dans les Écritures n’avait suffi à lui dicter sa conduite.

Allons, Rhobair, ce n’est pas tout àfait vrai, si ? Tu sais exactement ce que tu as à faire. La seule question est de savoir comment procéder.

Il s’arrêta de nouveau, transi sous la forte brise qui arrachait des nuages de fines gouttelettes aux innombrables fontaines jaillissant alentour, pour considérer l’endroit où était mort Dynnys. Jamais Duchairn n’avait rien vu, rien imaginé d’aussi épouvantable que l’exécution de l’archevêque déchu. Il n’était pas schuelerien. Il avait lu la liste des peines que l’archange Schueler avait prescrites pour les apostats et les hérétiques, mais il ne s’était jamais appesanti sur la question. Elle appartenait pour lui à ces aspects désagréables de la vie, que la Charte exigeait, mais auxquels il ne s’était jamais attendu à assister, et encore moins à participer. Or il y avait bel et bien pris part. Il lui arrivait, surtout au milieu de la nuit, quand ses cauchemars le réveillaient, de tenter de se persuader du contraire, mais la décision d’infliger le châtiment suprême à Dynnys avait été prise par le Groupe des quatre. Rhobair Duchairn portait donc sa part de cette responsabilité sanglante. Pis encore, il savait très bien que l’ancien archevêque de Charis n’avait été mis à mort que par opportunisme et pragmatisme. Jamais il n’avait rien entendu de plus perturbant que les derniers mots du condamné, l’affront qu’il avait fait au Grand Inquisiteur au bord de sa tombe.

Cet homme avait reçu la promesse d’une mort rapide – plus rapide, du moins – s’il acceptait de jouer le jeu. Duchairn n’était pas censé être au courant, mais il l’était. Cet arrangement rendait la provocation de Dynnys encore plus incompréhensible. À moins, bien sûr, que l’explication la plus évidente soit la bonne, et que le malheureux ait effectivement cru ce qu’il disait.

C’était sans aucun doute le cas, se dit Duchairn, le regard posé sur le point précis où on avait enfin laissé expirer la loque humaine suppliciée. C’est justement ce qui te tourmente, non ? Tout ce qui se passe en ce moment, c’est toi, avec la complicité de tes trois comparses, qui l’as mis en branle. Tout ce que Charis a fait depuis que tes compères et toi avez orchestré l’agression lancée contre elle, vous en êtes responsables. C’est vous qui avez forcé Charis à se comporter d’une façon si condamnable. N’importe quel animal acculé se battrait pour défendre sa vie et celle de ses petits. C’est exactement ce qui est arrivé à Charis, et Dynnys le savait. Non seulement il le savait, mais il a eu le courage de le proclamer, même après sa condamnation à mort par l’Inquisition.

C’était une pensée qui le taraudait souvent ces derniers temps. Avec la force de sa foi renouvelée, il s’obligea à l’affronter. Il avait prié Dieu et Langhorne, les avait suppliés de lui pardonner ses décisions désastreuses qui avaient entraîné l’impensable, mais la profondeur et la sincérité de son repentir ne le déchargeaient pas de sa responsabilité d’y remédier. Il aurait eu le devoir de faire face au désastre et de mener l’Église de Dieu du Jour Espéré à la victoire quelle que soit la façon dont étaient nées ces épreuves. Qu’il ait joué un rôle dans leur genèse ne faisait que renforcer ce devoir.

Quelle que soit sa difficulté, se dit-il, ce voyage ne peut connaître qu’une destination. Cette Église est celle de Dieu. Les archanges l’ont fondée pour le salut des hommes. Quoi que puissent en penser les âmes dévoyées de Charis, l’Église Mère doit être préservée. Et puisqu’il le faut, elle le sera. Il ne peut y avoir d’autre issue… tant que ses défenseurs lui restent fidèles, ainsi qu’à la Charte, aux archanges et au Seigneur.

Il y croyait. Il le savait. Ce qu’il ignorait, en revanche, c’était si Dieu lui pardonnerait jamais les actes déjà commis.

Il posa une dernière fois les yeux sur l’endroit où s’était éteint Erayk Dynnys au terme de son effroyable agonie, et se demanda à combien d’hommes l’Inquisition infligerait le même sort avant que la remise en question de la suprématie de l’Église Mère soit enfin résolue. Il secoua la tête, plongea les mains bien au chaud au fond des manches de sa soutane, et poursuivit son chemin.

 

— Bien ! Tout le monde est là… enfin ! dit Zhaspyr Clyntahn avec humeur en voyant Duchairn pénétrer dans la salle de conférence.

Dans toute la pièce, un flot d’air chaud continu maintenait comme à l’ordinaire la température à un niveau idéal de confort. Œuvre des archanges comme l’ensemble du Temple, la table de conférence inusable était aussi parfaite et intacte qu’au jour de la création. Il rayonnait du plafond une clarté diffuse que jamais flamme de bougie ou de lampe n’aurait pu égaler. Comme toujours, cette preuve irréfutable de la présence divine rassura Duchairn : quelles que soient les erreurs des hommes, Dieu y remédierait à la fin, à condition que Ses serviteurs Lui restent fidèles.

— Pardonnez mon retard, dit-il en gagnant sa place à la table sacrée. J’avais plusieurs affaires pastorales à régler et je n’ai pas vu le temps passer.

— Des « affaires pastorales », hein ? grogna Clyntahn. Naïvement, j’aurais cru que la préservation de l’Église Mère l’emporterait sur toute autre considération.

Zahmsyn Trynair remua sur sa chaise en bout de table. Clyntahn se montrait encore plus acerbe qu’à son habitude depuis l’exécution de Dynnys. On aurait dit que l’outrage ultime de l’ex-archevêque avait attisé la hargne et la belligérance du Grand Inquisiteur. Étrangement, le renouveau de foi du ministre du Trésor émoussait encore plus la patience de Clyntahn à son égard. Il donnait l’impression de redouter que cet élan mystique nuise à la détermination du vicaire qu’il considérait déjà depuis toujours comme le moins opiniâtre des quatre.

Peut-être était-ce plus simple encore. Peut-être la métamorphose de Dynnys lui faisait-il craindre pareil revirement de la part de Duchairn au nom de sa renaissance spirituelle.

— J’ignore de quoi vous souhaitez nous entretenir, Zhaspyr, lança le ministre du Trésor avec sérénité, mais que j’arrive avec cinq minutes de retard ou d’avance ne risquait pas de changer la face du monde. Dès lors, je n’ai pas jugé bon de couper court aux conseils que je m’efforçais de dispenser à l’un de mes évêques.

— Comment osez-vous…, s’emporta Clyntahn, mais Trynair leva la main pour l’interrompre.

— Il a raison, Zhaspyr, dit le chancelier. (Le Grand Inquisiteur tourna vers lui son regard furibond, mais Trynair l’affronta avec le plus grand calme.) Certes, dans les circonstances présentes, il convient de faire preuve d’un minimum de diligence. Cependant, nous ne pouvons pas non plus tout abandonner pour accourir à chaque nouvelle déplaisante. Primo, malgré la vitesse du système de sémaphores, ce qui nous réunit s’est forcément déroulé il y a déjà un bon moment. Quant à notre réaction, elle mettra autant de temps à quitter Sion. Par conséquent, nous précipiter ne changerait rien au problème, ni dans un sens ni dans l’autre. Secundo, il se trouve que nous avons, en tant que vicaires de l’Église Mère, de nombreuses responsabilités, telles celles auxquelles s’affairait Rhobair cet après-midi. Nous ne pouvons pas laisser le schisme suscité par Charis nous détourner de notre devoir. Tertio, il est essentiel que personne ne nous croie ainsi distraits. N’oubliez pas que nos adversaires au sein du vicariat n’attendent que la meilleure occasion pour nous attaquer. Si nous leur donnons l’impression d’être si paniqués que seul le schisme nous préoccupe, ces faibles parmi nos frères pourraient être tentés de contester ouvertement notre autorité.

Les joues de Clyntahn s’étaient assombries et il avait ouvert la bouche pour rétorquer par une répartie cinglante, mais le ton calme, lent et rationnel de Trynair l’avait coupé dans son élan. Au bout de quelques battements de cœur, il cessa de foudroyer le chancelier du regard et haussa les épaules.

— Soit…, grogna-t-il.

Duchairn se contenta de patienter, les mains croisées devant lui sur la table. Il se méfiait encore du pouvoir et du caractère de plus en plus irascible du Grand Inquisiteur, mais il n’avait plus peur de lui, ce qui était sans doute un peu déraisonnable de sa part, compte tenu du sort réservé à Erayk Dynnys. Cette absence de crainte devait expliquer en partie l’impatience de Clyntahn à son endroit. Cet homme n’aimait pas qu’on puisse ne pas trembler devant lui.

Il faut absolument que je médite là-dessus, se dit le ministre du Trésor. Cela en dit long sur lui, mais aussi sur moi…

— Toujours est-il que nous voilà réunis, poursuivit Trynair. Puisque c’est vous qui nous avez convoqués, Zhaspyr, auriez-vous l’obligeance de nous dire pourquoi ?

— Parce que j’ai reçu deux messages, répondit Clyntahn. (L’irritation du Grand Inquisiteur demeurait évidente, mais une partie de sa colère disparut de sa physionomie.) Un du délégué archiépiscopal Wyllys et un autre du père Styvyn, au Delfèrahk.

— Le père Styvyn ? répéta Allayn Magwair, narquois. Lequel, Zhaspyr ?

— L’intendant de l’évêque Ernyst à Ferayd.

Les sourcils de Duchairn ne furent pas les seuls à bondir sous l’effet de la surprise.

— Et qu’est-ce qui rend ce message du père… Styvyn, c’est bien ça ? (Trynair interrogea Clyntahn du regard. Le Grand Inquisiteur acquiesça d’un bref signe de tête.) Qu’est-ce qui rend ce message si important ?

— J’y viendrai dans un instant. (Clyntahn agita la main comme pour repousser quelque chose sur la table devant lui.) Son message est effectivement important, mais je crois plus urgent de réfléchir à celui du délégué archiépiscopal.

Trynair signifia son accord d’un geste et Duchairn se prépara au pire. Il ne se faisait aucune illusion sur la teneur d’un communiqué de Wyllys Graisyn, quel qu’il soit. Au vu de sa récente correspondance, il apparaissait clairement que la situation militaire d’Émeraude était pour ainsi dire désespérée. Ses analyses des possibilités et intentions du prince Nahrmahn n’étaient pas des plus rassurantes.

— Ce n’est pas encore officiel du moins, ça ne l’était pas au moment de la rédaction de cette dépêche –, mais il ne fait guère de doute que Nahrmahn est en train de retourner sa veste, grommela Clyntahn. (Ses trois interlocuteurs se redressèrent sur leur siège, la mine attentive.) Je le sais, Graisyn nous dit depuis des mois qu’Émeraude ne résistera pas longtemps une fois que Cayleb y aura débarqué ses troupes. Pourtant, même lui, administrateur en chef de l’archevêché, n’a rien vu venir.

— Quelle est la fiabilité de cette information ? s’enquit Magwair.

— C’est toujours la grande question, n’est-ce pas ? répondit Clyntahn avec un sourire crispé qui dévoila la pointe de ses dents. Apparemment, ni son intendant ni lui n’ont pu vérifier la pertinence des bruits courant à Eraystor. En revanche, ils ont bel et bien confirmé le départ de La Combe-des-Pins pour une destination inconnue. Or la plupart des rumeurs concordent : il n’y a pas trente-six endroits où aurait pu logiquement l’envoyer Nahrmahn. Et maintenant il paraît que Nahrmahn aussi a quitté Émeraude. L’un de vous souhaiterait-il parier sur l’endroit où il se rendait, lui ?

Duchairn grimaça de désarroi. Comme venait de le souligner Clyntahn, il ne faisait aucun doute qu’Émeraude était à la merci de Cayleb. Cependant, si terrible que soit l’idée d’une conquête charisienne de la principauté, ce n’était rien par rapport à voir Nahrmahn se ranger volontairement du côté de la maison Ahrmahk dans sa remise en question de l’autorité de l’Église Mère.

— Je n’arrive pas à imaginer Nahrmahn capable d’une perfidie pareille, dit Magwair sur le ton d’un homme cherchant à se convaincre lui-même, qui arracha un reniflement à Clyntahn.

— Moi oui ! rétorqua le Grand Inquisiteur, les yeux brûlants de fureur. Pourquoi Nahrmahn ne suivrait-il pas l’exemple de Cayleb ? Ils vivent pour ainsi dire côte à côte, à l’autre bout du monde par rapport à Sion, ce qui les rend vulnérables à la première hérésie venue. En outre, Nahrmahn a toujours eu la force morale d’une catin d’embarcadère.

Cela ressemblait bien à Clyntahn, songea Duchairn avec amertume, de condamner la légèreté morale de quelqu’un d’autre sans une once d’hypocrisie.

— Zhaspyr a raison, déclara Trynair. Il serait difficile, au demeurant, de reprocher à Nahrmahn d’avoir cherché à s’arranger avec Cayleb.

— Et comment, que je le lui reproche ! s’étrangla Clyntahn.

— Je n’ai pas prétendu que ce n’était pas condamnable, Zhaspyr. Je dis seulement qu’il serait difficile de le lui reprocher. Sur le plan purement séculier, c’est tout à fait exact. C’est d’ailleurs là que le bât blesse.

— Nous comptions sur cette distraction pour occuper Charis, ajouta Magwair. Sa disparition n’a rien d’anodin pour nous…

— En fait, si, dit Trynair sans ambages. (Magwair se raidit. Le chancelier secoua la tête.) Réfléchissez, Allayn. Émeraude n’aurait sûrement pas « distrait » longtemps Charis sans marine capable de s’opposer à une invasion. Il se trouve si les soupçons de Graisyn se vérifient que Nahrmahn a conclu un pacte politique avec Cayleb. J’ignore quels avantages il en tirera, mais, puisqu’il a envoyé La Combe-des-Pins en éclaireur avant de lui emboîter le pas, je suppose les conditions acceptables. Si Cayleb est aussi intelligent que l’était son père, il a dû se montrer extrêmement généreux avec le prince. Sa nouvelle flotte représente un bâton si puissant qu’il peut se permettre de tendre une carotte bien juteuse de l’autre main. Dès lors, il deviendra très tentant pour d’autres Nahrmahn de se mettre d’accord avec lui plutôt que de tenter de le combattre.

— Ce n’est pas faux, convint Duchairn à contrecœur. (Trois paires d’yeux se tournèrent vers lui. Ses épaules se soulevèrent.) Si Nahrmahn a effectivement tourné casaque, alors il a créé un précédent qui concerne tous les souverains laïcs. Il a fait un calcul politique qu’il a mis en œuvre au mépris du Temple, et ce de façon délibérée. Il a placé sa survie personnelle et celle de sa principauté avant son devoir primordial de protéger l’inviolabilité et l’autorité de l’Église Mère. Ne vous imaginez pas que d’autres monarques séculiers ne se seraient pas comportés de la même façon à sa place. À présent, ils pourront prendre pour modèle quelqu’un qui s’est débarrassé de sa loyauté et de ses responsabilités envers l’Église par pure nécessité stratégique. Croyez-vous, s’il s’en sort indemne, que son exemple ne fera pas des petits parmi les prochains Nahrmahn figurant sur la liste noire de Cayleb ?

— Exactement, acquiesça vigoureusement Trynair. Quelle que soit l’évolution de la situation, ce rapprochement était inévitable.

Compte tenu de toute la rancœur accumulée entre Charis et Émeraude, je ne m’attendais à rien de si rapide, mais la démonstration n’en est que plus frappante. Si Nahrmahn a réussi à se rapprocher ainsi de Charis, alors que le monde entier le sait responsable d’une tentative d’assassinat sur la personne de Cayleb, cela prouve combien ce dernier est déterminé à se montrer « raisonnable ». Si nous n’arrivons pas à le faire regretter à Nahrmahn, beaucoup de rois et de princes seront tentés de se comporter à l’identique quand la Marine royale de Charis viendra frapper à leur porte.

— Mettons immédiatement un terme à tout cela, alors ! tempêta Clyntahn.

— Oui, mais comment ? demanda Trynair d’un ton plus sec que de coutume quand il s’adressait au Grand Inquisiteur. Si Graisyn a raison et que Nahrmahn a quitté Eraystor, c’est qu’il a déjà accepté les conditions de Cayleb. Sinon, il n’aurait jamais mis le cap sur Tellesberg alors qu’il est encore en guerre avec Charis. Croyez-vous vraiment qu’il n’aurait pas pris de précautions contre les agissements de Graisyn en son absence ? Ce qui m’étonne, à vrai dire, c’est que celui-ci ait réussi à nous transmettre un message.

— Ne vous en étonnez pas trop, tout de même, dit Clyntahn. C’est de Fort-de-Shalmar, et non d’Eraystor qu’est parti l’aviso arrivé à l’île du Marteau.

Le Grand Inquisiteur fit la grimace. Duchairn devina pourquoi. Fort-de-Shalmar, la capitale du duché de Shalmar, se trouvait à l’extrémité nord de l’île d’Émeraude, soit à plus de neuf cents milles de la capitale de Nahrmahn.

— Le message de Graisyn n’était même pas complet, poursuivit Clyntahn d’une voix dure. La transmission a dû être interrompue entre Eraystor et Shalmar, sinon à Eraystor même.

— Formidable… (Un seul regard de Magwair aurait suffi à faire fermenter une barrique de bière, songea Duchairn.) D’après vous, Nahrmahn aurait aussi fait main basse sur le réseau de sémaphores d’Émeraude ?

— Au minimum, confirma Clyntahn. Nous pouvons supposer sans gros risque d’erreur qu’il ne s’est pas contenté d’investir ces installations.

— Vous avez sûrement raison, Zhaspyr, dit Trynair. Cela ne fait que corroborer mes propos.

— En effet, lâcha Duchairn. Cela étant, Zhaspyr, vous avez dit être en possession de deux messages : un d’Émeraude et un autre du Delferahk. Si nous mettions Nahrmahn de côté un instant ? Son cas réclame une décision ferme de notre part, aussi devrions-nous le laisser mijoter quelques minutes dans un recoin de notre cerveau. Par ailleurs, dans l’éventualité où ces messages seraient liés, autant prendre connaissance des deux avant de trop réfléchir à la réaction à donner au premier.

— Voilà qui est frappé au coin du bon sens, acquiesça Trynair en se retournant vers le Grand Inquisiteur. Alors, Zhaspyr, que disait ce message de Ferayd ?

— Je ne suis pas sûr qu’il ait un rapport avec Nahrmahn et sa principauté.

Clyntahn eut l’air de nouveau exaspéré, comme s’il en voulait à Duchairn d’avoir détourné son juste courroux de son objet initial.

— Peut-être pas, admit patiemment Trynair, mais il nous faudra bien en prendre connaissance à un moment ou à un autre. Nous vous écoutons.

— Oh ! très bien… D’après le père Styvyn, la saisie des navires marchands charisiens à Ferayd ne s’est pas particulièrement bien passée.

— Qu’est-ce que cela signifie précisément ? s’inquiéta Duchairn avec une sensation familièrement oppressante au creux de son ventre.

— Cela signifie que ces hérétiques de malheur n’ont pas été fichus de réagir intelligemment. Quand les soldats du Delferahk les ont pris d’assaut, ils ont résisté. Ce qui était stupide de leur part. Fatalement stupide, même.

— Certains y ont perdu la vie, vous voulez dire ? le pressa Duchairn.

— Non, pas certains, répondit Clyntahn avec un demi-rictus. Tous !

— Quoi ?

C’était Duchairn et non Trynair qui s’était exclamé ainsi. Clyntahn se tourna vers lui.

— À partir du moment où les premiers Delferahkiens sont tombés, leurs camarades ont cessé de prendre des gants. Voilà ce qui se passe quand on est assez bête pour énerver des soldats armés jusqu’aux dents. Chez eux, en plus !

— Vous dites qu’il n’y a eu aucun survivant parmi les Charisiens ? insista Duchairn.

— Peut-être une poignée. D’après le père Styvyn, il n’y a pas dû en avoir beaucoup plus. Pas à bord des bâtiments que les Delferahkiens ont réussi à empêcher de quitter le port, en tout cas.

— Parce que certains se sont enfuis ?

Trynair eut l’air encore plus mécontent qu’un instant plus tôt.

— Une demi-douzaine, oui, confirma Clyntahn. À ce qu’il paraît, il s’agissait des bateaux à l’ancre un peu trop loin pour être abordés depuis le quai. Apparemment, au moins l’un d’eux était l’un de ces corsaires à la noix, sans doute camouflé. Toujours est-il qu’il était lourdement armé de canons de nouvelle génération et qu’il a couvert les autres navires le temps pour eux de gagner le large.

Trynair jeta un coup d’œil à Duchairn, et comprit parfaitement son désarroi. Les rescapés de Ferayd ne devaient plus être très loin de Charis à l’heure qu’il était. Ils ne tarderaient pas à y répandre leur version des faits. Malgré la désinvolture de Clyntahn, le ministre du Trésor savait que les Charisiens seraient tout à fait fondés à qualifier de « massacre » ce à quoi ils avaient assisté. Pis encore, nombre des navires concernés devaient appartenir à des entreprises familiales. Compte tenu des pratiques de ce royaume en matière d’armement de telles unités, beaucoup des victimes charisiennes devaient être des femmes et des enfants.

En sommes-nous déjà là ? s’interrogea Duchairn. Et comment se fait-il que ce message nous ait été envoyé par le père Styvyn et non son évêque ?

Il ne voyait qu’une raison ayant pu pousser l’intendant à informer le Temple sans passer par son évêque, et elle ne lui plaisait pas du tout. Pourtant, s’il soupçonnait l’agent de l’Inquisition à Ferayd de s’être dépêché d’envoyer son rapport pour présenter sous un meilleur jour un désastre dont il était partiellement responsable, Clyntahn n’en laissait rien paraître dans son expression. Il avait même l’air totalement inconscient des conséquences dramatiques possibles de cet incident.

Autant qu’on sache, ce n’est peut-être même pas un « incident » isolé. Ce pourrait très bien n’être que le premier dont nous ayons connaissance…

— C’est très grave, déclara Trynair en restant, selon Duchairn, loin en dessous de la vérité. Dès que Cayleb sera au courant, il transformera cette regrettable bévue en massacre perpétré de sang-froid sur ordre direct de l’Inquisition.

— Ce n’était rien de tel ! se récria Clyntahn. Cela étant, je ne ferai pas semblant d’écraser une larme pour ces imbéciles d’hérétiques qui n’ont eu que ce qu’ils méritaient. En ce qui me concerne, ils s’en tirent à bon compte !

— Je ne vous demande rien, lui assura Trynair d’une voix posée. Je vous fais seulement remarquer que Charis affirmera au monde entier que nous avons ordonné l’assassinat pur et simple de marchands, de leurs femmes et de leurs enfants, dans le cadre de notre campagne contre les schismatiques. Ils s’en serviront pour justifier leur rébellion et toutes les atrocités qu’ils commettront à leur tour à titre de représailles.

Clyntahn dévisagea le chancelier comme s’il lui parlait dans une autre langue. Du point de vue du Grand Inquisiteur, c’était peut-être le cas. Tous quatre étaient prêts depuis le début à faire pleuvoir la dévastation sur le royaume de Charis. Dans ces conditions, pourquoi s’émouvoir à ce point du décès de quelques dizaines, ou même de centaines de marins charisiens et de leurs familles ?

— D’accord, dit Clyntahn. Si vous êtes si inquiets de la façon dont les Charisiens pourraient s’en servir, servons-nous en avant eux. Dans sa dépêche, le père Styvyn ne laisse planer aucune équivoque : ce sont les Charisiens qui ont lancé les hostilités. J’ajouterai que le nombre de victimes chez les Delferahkiens n’a rien de négligeable. Puisque les Charisiens ont frappé les premiers, c’est ce qu’il convient de dire au monde entier. Les autorités delferahkiennes ont voulu placer leurs bâtiments sous séquestre sans violence. Au lieu de se soumettre aux instructions des agents légalement désignés, les Charisiens ont résisté avec une extrême sauvagerie. Ils ne manqueront pas d’exagérer le nombre de leurs morts, j’en suis sûr. Je ne vois donc aucune raison de minimiser les pertes delferahkiennes. Au contraire, nous devrions proclamer martyrs de Dieu tous les hommes tombés en s’efforçant d’obéir aux ordres de l’Église Mère.

Ce n’est pas l’Église qui a décidé de fermer les ports du continent aux navires charisiens, protesta intérieurement Duchairn. C’est vous, Zhaspyr. Et c’est sur votre autorité que cette politique a été mise en œuvre. Ce n’est pas en présentant les faits autrement que vous arriverez à vous dédouaner de votre responsabilité.

Ce n’était pourtant pas le pire, loin de là. Déclarer martyrs les Delferahkiens tombés à l’abordage revenait à faire un grand pas vers une guerre sainte totale contre Charis. Une telle issue était sans doute inévitable, à terme, mais Rhobair Duchairn n’avait aucune envie de hâter ce cataclysme.

Ne serait-ce pas un manque de force morale de ta part, Rhobair ? Si telle est notre destination inévitable, pourquoi hésiter ? Il appartient à la volonté de Dieu que l’autorité de Son Église soit assurée conformément à Ses desseins. Dans ce cas, comment peux-tu justifier de te soustraire aux sacrifices nécessaires à leur accomplissement ?

— Je ne sais pas trop…, hésita Trynair.

— Pour moi, Zhaspyr a raison, dit Magwair, s’attirant tous les regards. Le plus intelligent serait de faire appel à nos sémaphores pour diffuser dans tous les royaumes du continent la bonne version des faits, c’est-à-dire la nôtre (il parvint à ne pas ciller en disant cela, remarqua Duchairn), avant que les mensonges de Charis aient eu le temps de se répandre. Si ces hommes ont été tués en exécutant les ordres de l’Église Mère, que sont-ils sinon des martyrs ?

— Exactement ! s’exclama Clyntahn.

Trynair se tourna vers Duchairn, qui devina dans son regard ce qu’il lui demandait. Il ouvrit la bouche pour s’opposer à Clyntahn et Magwair, mais se ravisa.

— Par ailleurs, poursuivit le capitaine général, il suffit de mettre côte à côte cette information et la décision prise par Nahrmahn de nous trahir enfin, de trahir l’Église Mère pour y voir une certaine logique.

— Une logique ? fit Trynair sans réussir à dissimuler son incrédulité.

Magwair pinça les lèvres.

— Comme vous l’avez souligné il y a quelques minutes, d’autres souverains laïcs pourraient être tentés de se rapprocher de Charis s’ils se retrouvaient pris entre deux feux. Nous devons les inciter à y réfléchir à deux fois avant de franchir le pas. De même, il faut que tout le monde en Charis soit bien conscient des enjeux de la politique de leur roi.

— Comment faire ? demanda Duchairn en sentant son estomac se nouer.

— C’est simple : il faut excommunier Cayleb, Staynair et toutes les personnes qui ont signé l’acte d’élévation de Staynair au rang d’archevêque, l’acte de succession de Cayleb et la lettre de Staynair au grand-vicaire. Excommunions Nahrmahn, La Combe-des-Pins et tous les individus coupables d’avoir conclu un accord ou un arrangement avec Charis. Enfin, jetons l’interdit sur l’ensemble de Charis et d’Émeraude.

Le nœud dans le ventre de Duchairn se serra encore plus. En revanche, les yeux de Clyntahn brillèrent d’excitation.

— C’est exactement ce qu’il faut faire ! acquiesça-t-il vivement. Nous marchons sur des œufs depuis le début en cherchant à éviter de laisser la situation « s’envenimer », alors que nous savons depuis toujours comment cela se terminera. Au contraire, nous aurions dû avertir d’emblée ces fichus schismatiques de ce qui les attendait s’ils persistaient dans leur attitude provocatrice. Par ailleurs, il faut prévenir chacun des sujets de Cayleb du désastre vers lequel leur cher roi les précipite !

— Ce n’est pas une décision à prendre à la légère, tempéra Duchairn. Il n’y aura pas de retour en arrière possible.

Excommunier Cayleb et ses partisans serait déjà gravissime en soi. D’après la loi de l’Église, cela déchargerait tous les enfants du Seigneur de leur obligation de leur obéir. Pis encore, leur rester fidèle serait même considéré comme un acte de rébellion contre l’Église et contre Dieu. Si la plupart des Charisiens étaient prêts à suivre la doctrine du Temple, cette décision aurait donc pour effet d’anéantir toute autorité légale au sein du royaume. Pourtant, à bien des égards, un interdit serait encore plus terrible. Tant qu’il serait en vigueur, tous les sacrements, offices et fonctions de l’Église seraient suspendus. Il n’y aurait plus ni baptêmes, ni mariages, ni messes, ni obsèques, et ce jusqu’à ce que l’interdit soit levé.

Une punition si sévère, comme l’avait souligné Duchairn, ne pouvait être infligée qu’après mûre réflexion. Ses conséquences pour les âmes qui en seraient victimes pourraient en effet se révéler dévastatrices.

Et ce n’était pas tout : le mode d’action de Magwair laisserait encore bien d’autres séquelles. Excommunication et interdit représentaient la toute dernière étape avant la guerre sainte. Une fois celle-ci déclarée, il serait impossible de renoncer à la lutte à mort que se livreraient les serviteurs de l’Église et leurs adversaires.

Et s’il y a un effet que cette tactique n’aura pas, c’est bien de convaincre Charis de retourner de son plein gré dans notre giron. Cayleb et Staynair n’auraient pas fait tout ce qu’ils ont déjà fait s’ils n’étaient pas prêts à aller jusqu’au bout. Même les renseignements de Zhaspyr établissent sans l’ombre d’un doute que la grande majorité des Charisiens sont d’accord avec leur roi et leur nouvel « archevêque ». Même si nous excommunions Cayleb et jetons l’interdit sur Charis, ces égarés n’en auront cure. Ou, plutôt, ils n’y prêteront aucune attention et conserveront leur allégeance à leur souverain. Nous n’aurons alors réussi qu’à les inciter à se dresser ouvertement contre l’Église Mère, ce qui ne nous laissera plus qu’une seule issue, que nous le voulions ou non : proclamer contre eux la guerre sainte.

Je me demande si c’est pour cela que Zhaspyr et Allayn sont si favorables à ce projet… parce qu’il nous condamnera une fois pour toutes, aux yeux du monde entier, à anéantir Charis…

— Ce n’est pas une décision à prendre à la légère, certes, dit Clyntahn, mais il faudra la prendre tout de même tôt ou tard. Vous le savez, Rhobair. Étant donné ce qu’a déjà souligné Zahmsyn, nous n’avons d’autre choix que de passer immédiatement à l’acte. Prenons l’offensive ! Anticipons la version faussée des événements que Charis pourrait choisir de présenter au monde entier ! À moins, bien sûr, que quelqu’un ait une meilleure idée ?

 

Une pluie glacée tombait dru d’un ciel d’un noir d’encre. On se serait cru au milieu de la nuit. Pourtant, il s’écoulerait encore une bonne heure avant le coucher du soleil. Le vent soulevait des gerbes d’eau et les soufflait au visage des promeneurs assez téméraires pour braver le déluge. Des voiles délicats de brume dansaient là où la brise fouettait les cataractes qui tombaient des nues.

Aucun des marcheurs convergeant vers l’église Sainte-Bédard n’avait le temps ni l’envie de s’arrêter pour admirer les intempéries. Les buissons et arbustes ornementaux entourant la construction agitaient des branches auxquelles s’accrochaient d’ultimes feuilles multicolores ou déjà dénudées par l’hiver imminent tandis que de violentes bourrasques assaillaient l’inébranlable maçonnerie. Nul poète n’aurait pu créer métaphore plus éloquente de l’asile offert aux visiteurs par la maison du Seigneur.

L’église Sainte-Bédard était très ancienne. D’après la tradition, elle avait été érigée un ou deux ans seulement après le Temple. Contrairement à lui, toutefois, elle était manifestement l’œuvre de mains mortelles. Malgré sa valeur historique, elle n’était plus que très peu utilisée. Elle se dressait en effet à moins de deux milles du Temple, où préféraient se rendre les fidèles qui en étaient capables, au prix d’un peu de marche supplémentaire. Néanmoins, l’âge du bâtiment et son statut, aux yeux des Bédardiens, d’église fondatrice de leur ordre justifiaient son entretien minutieux. Par ailleurs, à l’instar de tout édifice sacré, ses portes n’étaient jamais verrouillées : comme l’exigeait la loi, il était ouvert à toute heure à qui souhaitait s’y recueillir.

Quoi qu’il en soit, la proximité du Temple faisait que cette église était presque oubliée de la vaste majorité des fidèles. Elle était donc la plupart du temps déserte, somnolant dans l’ombre de ses frères et sœurs plus spacieux, plus récents ou plus prestigieux. L’essentiel de la population n’avait même pas conscience de son existence, ce qui la rendait idéale pour les fins recherchées par les hommes déterminés à s’y réunir malgré le mauvais temps.

Le dernier visiteur entrouvrit la lourde porte de bois pour se glisser dans le vestibule. Un bas-prêtre le débarrassa de sa cape sous laquelle se cachait une soutane orange de vicaire de l’Église de Dieu du Jour Espéré. L’éminent personnage se hâta au sein de l’église proprement dite. L’odeur résiduelle de siècles d’encens, de cire et d’encre imprégnant les livres de prières et de cantiques l’accueillit telle une main chaleureuse malgré le froid humide de l’automne qui régnait même à l’intérieur. Il emplit ses poumons du parfum réconfortant de l’Église Mère.

Une vingtaine de personnes l’attendaient. La plupart portaient une tenue de la même couleur que lui, mais d’autres étaient vêtus de l’habit plus modeste seyant à de simples évêques ou archevêques. On comptait même parmi eux de vulgaires bas-prêtres. À son arrivée, l’assemblée se tourna vers lui comme un seul homme.

— Pardonnez-moi, mes frères.

La belle voix profonde et exercée du vicaire Samyl Wylsynn, idéalement adaptée à son sacerdoce, porta sans effort dans le tintamarre de la pluie tambourinant contre les vitraux et sur le toit d’ardoises.

— J’ai reçu une visite inattendue au moment où j’allais partir. Ce n’était qu’une formalité.

Plusieurs ecclésiastiques s’étaient raidis en entendant les mots « visite inattendue », mais s’étaient apaisés avec un soupir de soulagement presque audible à la fin de la deuxième phrase de Wylsynn.

Celui-ci s’amusa de leur réaction et désigna les premiers bancs de l’église d’un grand geste du bras.

— Si nous nous intéressions à ce qui nous réunit, maintenant que le retardataire a cessé de se faire attendre ? Il serait gênant d’avoir à expliquer notre présence par une soirée pareille si quelqu’un venait à passer par là.

Comme il l’avait voulu, ses paroles suffirent à stimuler l’assemblée, qui prit place sur les sièges indiqués. Il gagna la balustrade ceignant le chœur, posa un genou à terre devant la mosaïque traditionnelle des archanges Langhorne et Bédard, puis se releva pour se retourner face à ses frères.

— Tout d’abord, dit-il gravement, permettez-moi de vous présenter mes excuses pour vous avoir convoqués dans un délai si court, en dehors des réunions prévues. Nous connaissons tous les risques inhérents à l’improvisation de telles rencontres. J’ai toutefois jugé essentiel de vous communiquer, ainsi qu’à tous les autres membres du Cercle, les toutes dernières décisions du Groupe des quatre.

Personne ne pipa mot. Il sentit littéralement l’intensité de leur regard sur sa peau.

— Il se trouve que deux messages reçus de fraîche date réclament une réaction de leur part. Le premier, en provenance d’Émeraude, suggère que le prince Nahrmahn a choisi de se ranger du côté du roi Cayleb et de l’« Église de Charis ». L’a-t-il fait par conviction ou par instinct de survie ? Nul à Sion ne le sait. Toutefois et j’en suis le premier surpris –, j’aurais tendance à le croire sincère, du moins en partie. Bien sûr, même si je me fonde sur mes conversations avec le frère cadet du comte de La Combe-des-Pins, n’y voyez rien d’autre pour l’instant qu’une opinion personnelle. Néanmoins, d’après ce qu’ont pu m’apprendre mes sources proches de Clyntahn, je crois assez judicieuse son interprétation des actions de Nahrmahn, indépendamment des motivations du prince.

» Le second message venait de Ferayd, au royaume du Delferahk. Mes sources ont réussi à m’obtenir le texte de la transmission d’origine par sémaphore, qui ne correspond que partiellement à ce que Clyntahn a communiqué à ses trois collègues. Apparemment, la tentative de capture des galions charisiens présents dans les eaux du port s’est transformée en un bain de sang après que l’un des abordeurs a tué d’un carreau d’arbalète une femme armée d’une simple cheville d’amarrage.

Cette dépêche est formelle : les Delferahkiens ont tiré les premiers et leur victime initiale était une femme dont le seul « crime » était d’avoir essayé de les empêcher de monter à l’assaut du navire de son mari.

Wylsynn afficha une mine sinistre et sentit une colère identique à la sienne monter de son auditoire.

— Une fois que les Charisiens se sont rendu compte qu’on les attaquait et qu’ils ont essayé de se défendre, la situation a empiré. Si j’en crois la lettre du père Styvyn, on n’a retrouvé que quatorze survivants à livrer à l’Inquisition.

— Quatorze, Votre Éminence ?

L’horreur manifeste dans la voix de l’archevêque Zhasyn Cahnyr se refléta dans son expression. Wylsynn confirma d’un signe de tête.

— J’en ai bien peur, Zhasyn. Le père Styvyn a évité de trop entrer dans les détails, même si son message ne s’adressait qu’à Clyntahn, mais il n’a laissé planer aucune équivoque. Les soldats du Delferahk ont massacré pratiquement tous les Charisiens qui leur sont tombés entre les mains. Par ailleurs, les tournures de phrases particulièrement attentives du père Styvyn me portent à croire que, si les soldats se sont laissé emporter, c’est sur son incitation et celle de ses camarades schueleriens.

Wylsynn lui-même portait sur sa poitrine l’épée couronnée de flammes de l’ordre de Schueler. La honte rendit sa voix plus sèche encore qu’elle l’était autrement.

— Que Dieu ait pitié de leur âme, murmura le vicaire Gairyt Tanyr.

— Amen, murmura Wylsynn en baissant la tête.

S’ensuivit un instant de silence accentué par le vacarme de la tempête automnale qui faisait rage dehors. Wylsynn releva la tête.

— Nul au sein de l’Inquisition n’admettra ce qui s’est passé. Clyntahn n’a même pas avoué toute la vérité à ses trois comparses. J’ignore pourquoi. Peut-être craint-il la réaction de Duchairn. En tout cas, la position officielle de l’Église Mère sera que les Charisiens ont provoqué les Delferahkiens alors qu’ils tentaient de monter sans violence à bord de leurs navires pour les placer sous séquestre. C’est à cause des Charisiens que des combats ont eu lieu. Leur résistance est évidemment née de leur rejet hérétique de l’autorité de l’Église et de la légitimité de son ordre de saisir leurs bâtiments. Clyntahn compte aussi exagérer le nombre de victimes delferahkiennes, tout en minimisant les pertes charisiennes.

Wylsynn perçut un marmonnement indistinct qui ne lui sembla guère convenir au rang élevé de son auteur dans la hiérarchie de l’Église.

— Par ailleurs, poursuivit-il, n’oublions pas la raison pour laquelle le Groupe des quatre est si pressé de communiquer sa version des événements. Il semblerait qu’au moins l’un des navires charisiens se soit échappé. Il devait en fait s’agir d’un corsaire lourdement armé, à en juger par le carnage qu’il a fait en quittant l’anse de Ferayd. Charis ne tardera donc pas à apprendre la version des faits de ces survivants. Par conséquent, le Groupe des quatre tient à ce que le public ait déjà entendu la sienne avant que certaines vérités gênantes viennent la contredire.

— Autant je méprise Clyntahn, autant je comprends son raisonnement, Samyl, déclara le vicaire Hauwerd Wylsynn.

Avec ses cheveux auburn et ses yeux gris, Hauwerd ressemblait beaucoup à son frère aîné. Toutefois, il appartenait à l’ordre de Langhorne, et non de Schueler. Son expression était tout aussi abattue que celle de Samyl.

— Oh ! nous le comprenons tous, Hauwerd. Ses collègues et lui ont sans doute raison, du reste : les continentaux seront davantage enclins à croire la version « officielle » plutôt que celle des Charisiens, surtout s’ils l’entendent en premier et ont le temps de la laisser imprégner leur esprit. Par malheur, personne de l’autre côté ne sera dupe une seconde et ce mensonge éhonté de l’Église sera un clou de plus dans le cercueil de tout espoir de réconciliation.

— Cet espoir est-il bien réaliste, de toute façon ? lança le vicaire Chiyan Hysin.

Cet homme était issu de l’une des plus puissantes familles harchongaises. Au cœur de l’empire, plus que dans la plupart des royaumes de Sanctuaire, les dynasties aristocratiques et ecclésiastiques se confondaient. Ainsi, le frère aîné de Hysin était duc. Malgré cet état de fait, et malgré la tradition d’arrogance et d’extrême conservatisme caractérisant Harchong, Hysin avait adhéré au Cercle dès ses premières années de prêtrise. Wylsynn et lui entraient en désaccord sur certains points de doctrine, mais son double statut de noble séculier et de Chevalier des Terres du Temple conférait une valeur unique à son point de vue. Contrairement à la plupart de ses camarades réformateurs, à commencer par Wylsynn, Hysin s’était toujours montré sceptique sur les possibilités de résolution pacifique du problème charisien.

— Je ne suis pas sûr qu’il y ait jamais eu un espoir, admit Wylsynn. Ce que je sais, en revanche, c’est que le Groupe des quatre fait son possible pour en supprimer le plus vite possible les moindres bribes. Ils ont non seulement l’intention de déclarer martyrs de l’Église Mère tous les Delferahkiens tombés à Ferayd, mais aussi d’excommunier Cayleb, l’ensemble du clergé de l’« Église de Charis », tous les nobles ayant accepté la succession de Cayleb et l’élévation de Staynair au rang d’archevêque, ainsi que Nahrmahn, toute sa famille et quiconque aurait soutenu ou accepté, même passivement, sa décision de conclure un accord avec Cayleb. Pour faire bonne mesure, ils comptent aussi jeter l’interdit sur l’ensemble d’Émeraude et de Charis.

— Ils sont devenus fous, Votre Éminence ! balbutia Cahnyr.

— On dirait bien, pas vrai ? En fait, la seule chose qui m’ait surpris quand je l’ai appris, c’est qu’ils n’aient pas été jusqu’au bout de leur logique en proclamant d’emblée la guerre sainte. Clyntahn, notamment, la considère non seulement inévitable, mais s’en réjouit d’avance.

— S’ils ne l’ont pas encore fait, c’est que Trynair est assez malin pour savoir qu’il leur faudra commencer par préparer le terrain, dit Hysin. (Tous les regards se tournèrent vers le vicaire de modeste carrure aux cheveux noirs.) Il n’y a jamais eu de véritable guerre sainte dans toute l’histoire. Pas depuis la défaite de Shan-wei, en tout cas. Même les plus fidèles d’entre les fidèles hésiteront à adopter les dispositions du Livre de Schueler en ce qui concerne ce type de conflit. Même si la culpabilité de Dynnys fait peu de doute dans les esprits, beaucoup de témoins se sont montrés scandalisés et horrifiés quand on l’a torturé à mort sur les marches du Temple. Or son supplice était plutôt clément par rapport à ce que Schueler a prévu pour les cas d’hérésie à grande échelle. (Les yeux en amande du vicaire harchongais se durcirent au souvenir de la colère et du dégoût alors ressentis.) Si le Groupe des quatre entend infliger un tel châtiment à la population de royaumes entiers, il lui faudra susciter assez de haine et de colère pour entraîner avec lui toute la hiérarchie de l’Église et le petit peuple. C’est précisément ce à quoi il s’emploie en l’occurrence.

— Que pouvons-nous faire pour l’en empêcher ? s’enquit Tanyr.

— Je l’ignore, admit Wylsynn. Nous attendons depuis plus de vingt ans une ouverture qui persiste à nous échapper. Nous disposons d’assez d’éléments à charge pour prouver la corruption et la perversion doctrinale de gens tels que les Quatre, mais il nous manque encore le levier qui nous permettra de nous en servir.

Plusieurs têtes dodelinèrent en signe d’acquiescement douloureux. Wylsynn parvint à éviter une grimace comme lui revenait en mémoire un souvenir encore plus pénible. Il avait été à deux doigts d’être nommé Grand Inquisiteur à la place de Clyntahn. Il aurait alors été en mesure d’exploiter toutes les preuves que des gens comme lui, Ahnzhelyk Phonda, Adorai Dynnys et bien d’autres accumulaient et vérifiaient si méticuleusement depuis tant d’années. Bien entendu, il aurait très probablement connu le même sort que son ancêtre, saint Evyrahard, mais il aurait malgré tout été prêt à essayer. Contrairement à son illustre prédécesseur, il aurait pu compter sur un noyau de partisans loyaux qui l’auraient protégé de toute tentative d’assassinat tandis qu’il rappelait ses frères et le Saint-Office de l’Inquisition à leur devoir sacré qui était de maintenir l’ordre au sein de l’Église Mère et non de terroriser en son nom les enfants de Dieu.

— Ce n’est pas encore le moment, je suis d’accord, dit Hysin. Au sein du Conseil, l’opinion penche fortement du côté du Groupe des quatre.

— Ces idiots ne voient-ils donc pas où cela nous mène ? s’emporta Hauwerd Wylsynn.

Nul n’y distingua autre chose qu’une question rhétorique, née de l’amertume et de l’exaspération, mais Hysin y répondit par un geste d’impuissance.

— Sous l’effet de la peur, les hommes ne voient plus que ce qui leur offre une chance de survie, Hauwerd. Les victoires militaires de Charis seraient déjà assez terrifiantes sans que s’y ajoute l’insoumission déclarée de Cayleb et de Staynair. Au fond, tous doivent reconnaître la corruption qui nous ronge à Sion et, surtout, au Temple. Ils redoutent ce qui pourrait arriver si leurs fenêtres étaient forcées et si leurs vilains secrets étaient révélés aux ouailles dont ils sont censés être les pasteurs.

Or c’est précisément ce que les Charisiens menacent de faire. Tout ce qui permettra à nos frères rongés par la cupidité de « continuer comme si de rien n’était » ne pourra qu’obtenir un formidable soutien.

— Jusqu’à ce qu’ils se rendent compte que l’effet escompté ne sera pas atteint, précisa le vicaire Erayk Foryst.

— S’ils s’en rendent compte…, répliqua Hysin. N’oubliez pas depuis combien de temps nous attendons notre heure. Si la confrontation avec Charis vire à la guerre sainte, le Conseil devra abandonner volontairement au Groupe des quatre ce qu’il lui reste de pouvoir au motif que la gestion d’un tel conflit réclame, pour atteindre la victoire, unité et centralisation des décisions. En tout cas, Erayk, c’est bien là-dessus que compte Clyntahn.

— Je ne suis pas sûr que tout chez lui ne soit que calculs cyniques, intervint le vicaire Lywys Holdyn. (En voyant toute l’assemblée se tourner vers lui, il renifla.) Ne vous méprenez pas. Les calculs cyniques forment une part essentielle de sa personnalité, mais il serait naïf d’oublier ce soupçon de fanatisme qui le caractérise aussi. (La bouche de Holdyn se tordit comme s’il venait de goûter un mets avarié.) Pour lui, la férocité avec laquelle il force les hommes à marcher droit lui offre une certaine liberté de conduite. Le « bien » qu’il fait l’emporte de si loin sur ses propres péchés que Dieu fermera les yeux.

— Si c’est ce qu’il croit, il finira par en payer le prix, fit tranquillement remarquer Samyl Wylsynn.

— Oh ! je n’en doute pas une seconde. Dieu reconnaîtra les siens, mais Shan-wei aussi. Aucun mortel, pas même le Grand Inquisiteur de l’Église de Dieu du Jour Espéré, ne les abusera en se retrouvant face à eux. Dans l’intervalle, Clyntahn est bien placé pour causer des ravages terribles, et je ne vois aucun moyen de l’en empêcher.

— À moins que ses trois collègues et lui continuent de subir des revers tels que ceux des anses du Crochet et de Darcos, avança Tanyr. Si c’est surtout la peur qui incite le reste du Conseil à leur emboîter le pas et je vous crois dans le vrai à ce propos, Chiyan –, d’autres désastres spectaculaires du même ordre devraient ébranler la confiance des vicaires en Trynair et Clyntahn. Une terrible quantité de gens seront alors tués et mutilés, mais, si Cayleb et ses alliés arrivent à mettre l’Église sur la défensive, les partisans du Groupe des quatre s’évanouiront comme neige au soleil.

— Cela revient un peu à dire que, si la maison brûle, on n’aura au moins plus à s’inquiéter de réparer les fuites du toit, fit observer Hauwerd Wylsynn.

— Je n’ai jamais prétendu que c’était la solution idéale, Hauwerd. J’ai seulement souligné que l’arrogance du Groupe des quatre pourrait le conduire à sa perte.

— Dès lors, rappela Samyl Wylsynn à son frère, la voie serait libre pour le Cercle. Une fois que le Conseil se sera rendu compte que l’usage de la force est voué à l’échec, il admettra que la véritable réponse réside peut-être dans une réforme des abus que les Charisiens s’emploient fort justement à dénoncer.

— Même dans ce cas, croyez-vous vraiment que cette « Église de Charis » s’en retournerait volontairement vers l’Église Mère ? s’enquit Foryst.

Wylsynn eut un geste d’indifférence.

— Honnêtement ? Non. Je commence à me laisser gagner par la vision de l’avenir de Chiyan. Quand nous aurons enfin convaincu le Conseil si nous y arrivons que le Groupe des quatre nous conduit au désastre, trop de sang aura déjà été versé, trop de haine engendrée. Quoi qu’il advienne, je crains fort que le schisme entre Charis et le Temple soit irréversible.

L’aveu du chef du Cercle fut suivi d’un silence profond dans lequel résonna le crépitement de la pluie sur le toit de l’église.

— Dans ce cas, Clyntahn a-t-il vraiment tort de tenir tant à venir à bout des schismatiques ? interrogea Holdyn. (Tout le monde se tourna vers lui et il agita la main devant sa figure.) Je ne prétends pas que cet homme n’est pas un monstre, ni que sa solution initiale au « problème charisien » n’était pas abominable au regard de Dieu. Cependant, si nous avons atteint le point où les Charisiens ne regagneront jamais de leur plein gré le giron du Temple, quelle autre solution avons-nous, en tant que vicaires de l’Église de Dieu, que de les y forcer ?

— Je ne suis pas sûr que la contrainte soit la meilleure solution, rétorqua Wylsynn en prenant le taureau par les cornes. Toute révérence gardée envers les traditions de l’Église Mère, l’heure est peut-être venue pour nous d’accepter que le peuple de Charis n’acceptera plus de soumettre son Église à ce qu’il considère comme une autorité étrangère.

Il balaya du regard les visages inquiets de ses camarades en se demandant combien partageaient son opinion. Les « traditions » de l’Église ne reflétaient pas toujours la vérité historique. C’était en partie ce qui rendait si dangereuses la nomination de Maikel Staynair au poste d’archevêque de Charis et ses lettres au Temple. Il était formidablement ironique que le prélat rebelle se soit tant inspiré de l’ordonnance du grand-vicaire Tomhys, De l’obédience et de la foi. Le véritable objet de ce texte directeur avait été d’établir l’infaillibilité du grand-vicaire lorsqu’il s’exprimait au nom de Dieu. Wylsynn savait parfaitement qu’il s’était agi là d’une formulation doctrinale radicalement nouvelle, que justifiait le principe de « changement nécessaire ». C’était par ailleurs ce même document qui avait transféré la confirmation par l’Église des évêques et archevêques du niveau de l’archidiocèse à celui du vicariat.

Cela remontait à l’an de grâce 407. Au cours des cinq siècles qui avaient suivi, il avait été de tradition dans l’Église de prétendre que les choses avaient toujours été ainsi. De fait, la plupart des gens y compris au sein du clergé, pourtant censé être mieux informé croyaient que c’était le cas. C’était ce qui rendait si ironique et si périlleux le fait que Staynair se soit fondé sur cette légitimation des modifications des canons de l’Église rendues nécessaires par la marche du monde. Nier la validité de l’ordonnance de Tomhys dans le cas de Charis reviendrait à la nier dans tous les autres cas. Notamment celui qui avait fait des vicaires les maîtres incontestés de l’Église.

Du point de vue du chef du Cercle des réformateurs, ce serait sans doute une bonne chose. Pour le Groupe des quatre et ses partisans, c’était un blasphème pur et simple.

— Vous savez tous que mon fils était l’intendant de Dynnys, reprit Samyl Wylsynn. En fait, il comprend depuis le début pourquoi j’ai aidé Clyntahn à manigancer son « exil » à Tellesberg au lieu de m’y opposer. J’ai fait lire à certains d’entre vous la plupart de ses lettres privées. Il est convaincu et je me fie à son jugement que les Charisiens, malgré tous leurs défauts, ne sont pas des serviteurs de Shan-wei, et que leur hostilité envers l’Église Mère s’adresse à sa hiérarchie, au Groupe des quatre et à l’ensemble des vicaires, parce que nous avons manqué à maîtriser des gens comme Clyntahn. Il est donc une question essentielle que nous devons nous poser, mes frères : qu’est-ce qui importe le plus ? L’unité apparente de l’Église Mère, garantie à la force de l’épée contre la volonté des enfants de Dieu ? ou la communion de ces enfants, du Seigneur et des archanges, dans la joie et la paix, sous une hiérarchie qui ne soit pas la nôtre ? Si notre seul point de désaccord doctrinal concerne l’infaillibilité du grand-vicaire et l’autorité primordiale du vicariat, peut-être l’heure est-elle venue pour nous d’affirmer à nos frères et sœurs de Charis qu’ils conserveront notre amour même s’ils refusent de se soumettre à la règle du Temple ! Si nous les laissions cheminer à leur façon vers le Seigneur, avec notre bénédiction et nos prières pour leur salut, plutôt que d’essayer de les forcer à agir contre leur conscience, peut-être pourrions-nous émousser un peu la haine séparant Tellesberg et le Temple.

— En acceptant ce schisme comme définitif, vous voulez dire ? lança Hysin.

Le vicaire harchongais avait l’air stupéfait d’entendre une telle proposition dans la bouche d’un Schuelerien, même issu de la famille Wylsynn.

— Tant qu’il ne s’agit que d’un schisme, et non d’hérésie, oui.

— Ne nous emballons pas, voulez-vous ? lança Tanyr. Commençons déjà par survivre ! Ensuite, trouvons un moyen d’arracher Clyntahn et ses semblables aux postes clés de la hiérarchie de l’Église Mère. (Il afficha un sourire sans joie.) Si nous y arrivons, ce sera déjà pas mal, à mon avis…

— Certes, admit Wylsynn.

— À vrai dire, c’est plus Duchairn que Clyntahn qui m’inquiète en ce moment, dit Hysin. (Quelques regards interrogateurs le firent froncer les sourcils.) J’ai l’impression que Duchairn a redécouvert la Charte, contrairement à ses trois collègues. D’après ce que j’ai pu constater, il connaît en ce moment un véritable renouvellement de sa foi. Malgré tout, il reste fidèle à ses comparses. Bizarrement, son regain de piété légitime la politique du Groupe des quatre beaucoup mieux que le pourra jamais Clyntahn.

— Parce que, contrairement à Clyntahn, il ne se livre manifestement à aucun calcul cynique, ou a cessé de s’y livrer… C’est bien cela ?

— Exactement, Hauwerd. Pis encore, il pourrait même s’attirer le soutien de vicaires qui auraient pu sinon le donner au Cercle. Des hommes lassés et écœurés des abus de l’Église pourraient en effet voir en lui et en sa foi régénérée un modèle pour leur propre renaissance. Enfin, si l’idée d’un schisme permanent commence à faire son chemin dans nos esprits, j’ai bien peur que Duchairn soit encore très loin de l’accepter.

— Et si nous songions à le recruter ? suggéra Foryst.

— Ce n’est pas une mauvaise idée, dit Samyl Wylsynn après quelques secondes de réflexion. Cependant, même s’il s’avère possible de le gagner à notre cause, il faudra faire très, très attention à la manière dont nous l’aborderons. D’abord parce que ce serait peut-être une erreur : il pourrait très bien nous considérer comme des traîtres menaçant de l’intérieur l’unité de l’Église Mère au cœur de la pire crise de son histoire. Mais ensuite parce qu’il est très proche de Clyntahn. Et de Trynair, bien sûr. N’oublions pas que notre bon chancelier est loin d’être stupide, même s’il lui arrive de faire très bien semblant. Cependant, je serais abasourdi de découvrir que Clyntahn ne se sert pas des ressources de l’Inquisition pour surveiller ses trois « alliés ». Dès lors, toute maladresse de notre part, si infime soit-elle, lors de notre premier contact avec Duchairn pourrait se révéler désastreuse pour tout le monde.

— Je suis d’accord, dit Foryst. Je ne suggère d’ailleurs pas de nous dépêcher de l’inviter à notre prochaine réunion. En revanche, je pense qu’il est temps d’envisager sérieusement cette éventualité et de réfléchir aux moyens de l’approcher le moment venu, aux arguments qui le convaincront du bien-fondé de notre démarche et à la manière de les présenter sans alarmer Clyntahn.

— Vous n’avez pas perdu votre goût pour les défis insurmontables, à ce que je vois, Erayk, ironisa Hysin.

Des gloussements retentirent sur les bancs des vicaires et évêques.

— Très bien, dit Samyl Wylsynn une fois le sérieux revenu dans l’assemblée. Nous voilà tous au fait de la situation, et nous avons pu exposer nos différents points de vue sur le schisme et le Groupe des quatre. Nous aurons du mal à décider de nouvelles politiques ou stratégies ce soir. Il nous faudra attendre pour cela que le Groupe des quatre ait présenté au Conseil sa version de ce qui s’est passé à Ferayd, en Charis et en Émeraude. Nous verrons alors comment elle sera reçue par l’opinion. Entre-temps, veillons tous à prier et méditer dans l’espoir que Dieu guide nos pas.

L’assemblée acquiesça de la tête avec gravité. Wylsynn sourit avec plus de naturel et de décontraction que quiconque l’avait fait depuis le début de la réunion.

— Dans ce cas, mes frères, vous joindrez-vous à moi pour un instant de prière avant d’affronter de nouveau ce vent et cette pluie ?

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